—A demain, Eva.
Le lendemain miss Waston allait à l'Aquarium. Elle y retournait le surlendemain. On l'y remarqua huit soirs de suite. La Belle et la Bête l'intéressait passionnément. Des pourparlers s'étaient engagés entre elle et la figurante par l'entremise de Domerset; une entrevue abouchait les deux femmes, et, un mois après, Annie Stephenson entrait au service de miss Eva Waston sous le nom de Mariette Eymard. La figurante laissait là le théâtre, l'empuantissement des coulisses et les hasards de la basse galanterie, pour le cabinet de toilette et la chambre à coucher de la millionnaire yankee. Quel était son service, et à quels appointements? Mystère. Quelque prétendant de haut vol se déclarait-il près de miss Waston, la camériste avait pour consigne de se trouver le plus souvent possible sur le chemin du futur fiancé; la présence de Mariette semblait planer sur tous les flirts. Qu'espérait en tirer miss Eva Waston? Vous le devinez aisément, messieurs. La fausse femme de chambre était la pierre de touche des passions affichées pour l'héritière de master Réginald; sa ressemblance indéniable et son attitude provocante étaient un peu, dans cette chasse aux millions, ce qu'est l'épreuve des trois coffrets dans le Marchand de Venise de notre immortel Shakespeare; il plaisait à miss Waston de jouer les Portia.
Pauvres soupirants! Ils étaient tous si férus des beaux yeux de la cassette qu'ils ne voyaient ni la ressemblance, ni les œillades d'Annie Stephenson, mannequin d'amour aposté là pour éprouver la sincérité de leur désir. Et les ducs succédaient aux princes, les marquis aux barons allemands, les magnats aux neveux de cardinaux et les héritiers en exil de royaumes usurpés aux plus grands propriétaires fonciers des deux îles. A chaque prétendant éconduit miss Eva Waston avait un mystérieux sourire.
—En vérité, c'est un sortilège. Je suis comme la princesse Escarboucle des contes de fées: je les éblouis tant qu'ils en deviennent aveugles et ne voient plus rien. Leur sensualité allumée ne dépiste même pas la joliesse de Mariette.
—Naturellement, avait beau objecter cette pauvre mistress Migefride, il n'y a pas place pour deux sentiments dans le cœur d'un homme bien épris.
—Mais où les voyez-vous épris, ma tante? Ils sont hypnotisés et comme des poules par une cuiller d'argent.
—Quelle comparaison, ma nièce!
—Elle est exacte. Je ne suis pas désirée, je suis convoitée comme un collier d'exposition à la vitrine d'un joaillier. Encore si les yeux dardés sur moi étaient des yeux lubrifiés d'amateurs de pierreries ou de femmes coquettes à demi râlantes d'une frénésie de parure et d'orgueil! Mais non, le fabuleux collier de trente millions, que je suis pour ces messieurs, n'allume chez eux que des yeux de cambrioleurs. Ils n'en désirent que la valeur; ils m'estiment au plus juste prix comme les escarpes de la partie, en songeant au profit de la pièce démontée et des pierres desserties.
Je suis une valeur pour les usuriers, les remueurs d'argent, les lanceurs d'affaires, comme tel collier de chez Chaumet ou de chez Vever est une aubaine pour les recéleurs. Et c'est un peu irritant, à la longue, de n'être ce que je suis que par les millions de mon père. Ma tante, voyez le taux de ma plastique au cours de la galanterie. Il y avait à l'Aquarium une figurante, une Annie Stephenson, qui me ressemblait d'une façon indécente (elle est en France maintenant!) eh bien cette fille gagnait cent cinquante francs par mois à l'Aquarium et ne soupait pas tous les soirs.