La présence de la vieille Anglaise dans ces parages l'exaspérait. Il en jugeait sa saison empoisonnée.

Devant la chaleur grandissante il avait fui l'étouffement de Nice. L'exode des amis de son Cercle, égrenés un peu dans toutes les directions, l'avait aussi décidé. Il avait gagné la montagne. Entre tant de stations d'été adoptées par la bourgeoisie du littoral, la solitude de Peïra-Cava l'avait tenté, parce que justement une solitude. Les six heures de diligence, six heures de montée par les invraisemblables lacets qui séparent Nice de Peïra-Cava, lui avaient paru devoir défendre la place contre les snobs et les curieux; un capitaine d'alpins lui avait assuré le paysage splendide, et Paul Sourdière avait pris la patache sur la foi des traités. Le capitaine n'avait qu'à demi menti. A cheval sur deux vallées, celle de la Vésubie et celle de la Bevera, le pays dominait plus de trente lieues de cimes et de ravins. Flanquées de contreforts, rocheuses, escarpées et découpées à souhait, avec de hautes sapinières traînant sur leurs versants et de loin apparues comme des taches de mousse, plus de deux cents montagnes étageaient à l'horizon des silhouettes épiques, et dominaient des vallées si profondes qu'on ne découvrait même pas les villages nichés dans leur ombre. La féerie du soleil faisait de toutes ces roches un décor de songe: roses et mauves à l'aurore, elles changeaient de colorations avec l'heure, plus variées de nuances même que la mer. C'était, dans la journée, pour la pleine satisfaction de l'œil des pâleurs d'opale, des luminosités vaporeuses et des sécheresses de pierres déjà vues en Algérie, qui se trempaient au crépuscule des violets d'améthyste et des bleus de lavande d'une transparence de translucide émail. Une flore inconnue de la vallée y fusait en petites corolles odorantes et d'un éclat neuf, et c'était dans toute la région la griserie immatérielle d'un air délicieusement pur et vif; mais là s'arrêtait la véracité du capitaine. Les sentiers de mulet de Peïra-Cava n'avaient pas défendu la place contre l'envahissement des touristes. Paul Sourdière y avait trouvé six hôtels, et, dans le sien, il était tombé sur des familles de Marseille et des couples de dames anglaises. Il n'y avait pas à Peïra-Cava que des bruits de clochettes de vaches et des sonneries de lointains bivouacs: il y avait des pianos dans ces montagnes; et les heures lourdes de la sieste y étaient troublées par des Viens, Poupoule, et des Je t'aime, et pourtant je suis lâche. Là aussi, dans ces altitudes, régnait en souveraine l'obsédante hantise des cabarets de nuit et du café-concert.

Mais, de cinq à sept heures du matin, Sourdière mouillait ses souliers ferrés dans la rosée d'une herbe si violemment parfumée, et buvait du lait si fumeux dans les vacheries des clairières, qu'il en avait oublié les ennuis de l'hôtel. D'ailleurs, il ne connaissait personne, avait prudemment évité toutes relations et commençait à prendre son mal en patience, mais la princesse Outcharewska, cette vieille momie peinte et repeinte, dans ce sauvage décor de nature, c'était vraiment trop; et celle-là, il ne pouvait l'éviter. Il avait tant de fois dîné chez elle. D'ailleurs elle l'avait reconnu. Sous ses triples voiles de gaze blanche, elle lui avait souri de tout le fard de ses lèvres en agitant gaiement vers lui son ombrelle. Heureusement n'habitait-elle pas son auberge! Ça, c'était une chance, mais il allait sûrement recevoir un mot d'elle, et Paul Sourdière rentrait furieux à l'hôtel.

Il avait prévu juste. Il achevait à peine de faire sa sieste, qu'un petit coup frappé à sa porte lui annonçait la première attaque de l'ennemi. C'était un mot de la princesse:

C'était bien vous, je vous ai vu. Il y a donc quelqu'un à Peïra-Cava. Venez donc prendre le thé avec moi, à six heures. Je vous invite surtout à venir voir de ma terrasse le coucher du soleil. Je suis campée, mais mon campement domine le plus beau point de vue de la vallée. Vous me direz merci, et vous reviendrez, non pas pour moi, mais pour le décor. Comme on se retrouve!

Princesse Edith Outcharewska.
Villa Brunehilde.

Et Paul Sourdière y allait.

Il trouvait la vieille anglaise installée sur la terrasse en grosses pierres grises d'un massif et haut chalet, campé sur une roche abrupte; la villa dominait le vide de trois ravins. Quatre piliers de briques, soutenant une toiture de tuiles, faisaient de cette terrasse une loggia; le paysage ainsi encadré s'y changeait en tableau d'autant plus admirable; les plans successifs de deux vallées parallèles, tour à tour, ce soir-là, de cendre et de saphir, imposaient le souvenir du Vinci. La princesse, étendue dans un rocking-chair, la main posée parmi les campanules d'un grand vase en majolique, s'harmonisait presque avec le décor; la pénombre y aidait, mais sa maigreur, la pâleur maquillée de ses bras diaphanes, les plis flottants d'une longue robe de petit drap mauve la préraphaélisaient à souhait dans l'ambiance de l'heure et de l'horizon. Seules, les femmes qui ont beaucoup vécu, les vieilles femmes donc ont cette science affinée du cadre et des détails. La princesse tendait à l'écrivain une main fleurie de turquoises:

—Vous ai-je menti? Regardez-moi cela. C'est un fonds de Primitif, il n'y manque au premier plan que le Bambino et la Madone.

—Et de la musique de Cimarosa, faisait l'écrivain en baisant les doigts.