Arrivée devant la grille de ma villa, j'eus une inspiration d'amoureuse. Au lieu d'entrer, je continuai à longer le mur de ma propriété, et, tournant un angle, m'arrêtai devant la petite porte de service. Le hasard voulait que j'en eusse sur moi la clef. Je retirai lentement cette clef de ma poche et l'introduisis dans la serrure. Alors seulement l'homme s'approcha, et, dans cette langue italienne (vous comprenez l'italien?), qui m'apparut divine, ce dialogue simplice s'engagea:
| —Avete la chiave? | Vous avez la clef. |
| —Si. | Oui. |
| —State cui? | Vous demeurez ici? |
| —Si. | Oui. |
| —E possibile di viderla? | On peut vous voir? |
| —No adesso. | Pas maintenant. |
| —Perche. | Pourquoi? |
| —Piu tarde. | Plus tard. |
| —Quando? | Quand? |
| —Alle otto, questa sera. | A huit heures, ce soir. |
| —Sicuro? | Sûrement? |
| —Sicuro, questa sera, cui. | Sûrement, ce soir, ici. |
Et j'entrai dans le jardin. Comment avais-je pu parler ainsi à un inconnu, à un va-nu-pieds—car il était pieds nus! Mon émotion avait répondu pour moi.
Et j'allai au rendez-vous, Sourdière.
—Parbleu!
—Frissonnante, apeurée, le cœur battant d'une angoisse indicible, je m'échappais de table et courais, à travers les massifs, à la petite porte du jardin. Il était là! Avec quelle douceur violente il m'attira sur lui, et dans quel éloquent silence! Il vibrait comme une tige; sa bouche écrasait la mienne et me buvait toute. Il m'entraînait sous les jasmins d'une tonnelle: des pétales s'effeuillèrent sur nous. «Te amo! te amo!» balbutiait-il dans un égarement de brute reconnaissante. Et c'étaient des étreintes et des baisers, et des sanglots. Et quand il fallut partir, à son: «Quando te revedrai?» j'eus le courage de répondre: «Sono camerista. Partiro domani.» (Je suis femme de chambre. Nous partons demain.)
Qu'aurait fait cet homme, et que serait-il advenu de moi, s'il avait su avoir tenu dans ses bras la princesse Outcharewska?
Je ne l'ai jamais revu. Venu à Nice sur quelque tartane, il est reparti comme il était venu.