Les quatre hommes étaient devenus rêveurs. Pietaposa! Le nom en effet, comme une traînée de poudre, rappelait aux uns comme aux autres de vagues scandales de clubs et de boudoirs.

Pietaposa, et c'étaient de fabuleuses parties de baccara au cercle de Palerme et à l'«Amicitia», pendant la saison de Florence. Il était précédé partout par une réputation de chance insolente, et les villes d'eau du Tyrol autrichien avaient, il y a deux ans, retenti de ses exploits d'heureux joueur. Des duels non moins heureux (car c'était une des plus fines lames des salles d'armes de Milan), avaient toujours tenu en respect les médisants; mais de Vienne à Budapest et de Naples à San-Remo les gens prudents évitaient de s'asseoir à sa table.

Beau comme un dieu, il avait été, presque enfant, aimé par une reine en exil, une majesté plutôt mûre qui avait bercé «el cherubino» sur ses genoux, et, par un juste retour des choses d'ici-bas, lui à son tour avait, dit-on, tenu sur ses genoux, pas plus tard que le dernier hiver, une jeune infante, la fille même de son éducatrice. D'ailleurs pour les femmes, comme pour les cartes, il s'était toujours bien battu. On voyait facilement le fil de son épée, plus rarement la monnaie de ses billets de banque. On l'accusait de quelques poufs fameux sur la «Riviera», mais à son honneur il existait de par les villes du littoral un écumeur de tripots qui possédait avec Pietaposa une malheureuse ressemblance: un Sosie compromet toujours son homme. Du Sosie la police avait fait justice; et les maisons centrales de Nice et de Turin avaient gardé, pendant des mois, Angelo Caracole, Italien comme le prince et payant de mine comme lui. Mais, si un Sosie compromet, un Sosie est aussi un alibi. Bref, de toutes les vagues et contradictoires aventures tourbillonnant autour du nom du prince s'établissait une atmosphère de galanterie louche, de fortune équivoque et pourtant de chevalerie qui, peu à peu, avait allumé les yeux et aiguisé le sourire des cinq hommes, maintenant attentifs aux attitudes du prince Pietaposa.

Fluide et mince comme un verre opalisé de Venise sous les satins et les brocarts blancs d'un idéal travesti, Viane de Sorgy promenait sur scène la candeur de sa gaucherie, la timidité peureuse de ses gestes et la parfaite ressemblance du fameux portrait d'homme de Van Dyck, «le lord Warton», que les Romanoff détiennent au Musée de l'«Ermitage». On avait d'ailleurs tout fait pour accentuer cette ressemblance. Le costume avait été copié, tons sur tons et plis par plis sur celui du portrait. C'était le même justaucorps broché de roses d'argent et, sur le grand manteau d'un mauve lunaire drapant somptueusement la sveltesse de la femme, le Grand cordon bleu en sautoir mettait en valeur l'eau étincelante des diamants, qui révolutionnaient tout Paris.

L'affabulation du ballet mettait en scène les aventures d'un jeune lord anglais, timide et peureux des femmes, qu'un caprice de Georges II envoyait à la cour de Louis XV, en plein Versailles et en plein Louveciennes, pour qu'il s'y déniaisât et perdît enfin ce que les Anglaises ne lui avaient pas pris.

C'était, transposée au théâtre, l'aventure même de Louis XV adolescent au château de Chantilly. Un essaim de belles filles déshabillées en marquises et en duchesses menait gaiement la ronde autour du jouvenceau: et, parmi la folle équipée de toutes ces bouches et de toutes ces gorges offertes, le jeune lord apportait une maladresse, un effarement comique, une angoisse frissonnante d'autant plus piquants que ce coquebin de toutes les pudeurs et de toutes les transes était Mlle de Sorgy.

La salle s'amusait énormément aux dangers courus par la vertu du jeune lord, et l'avant-scène du Cercle l'avait honoré un moment, d'œillades et de petits sourires; mais le Pietaposa les intriguait.

Le prince s'était levé pour suivre à la lorgnette les jeux de scène de la demi-mondaine; elle ne jouait pas, c'était exquis. Cette timidité était naturelle.

Comme les cinq clubmen cherchaient à se remémorer, chacun dans ses souvenirs, une histoire précise sur ce diable d'homme: «Voyons, et la mort de la duchesse de Freybourg, la fille de Nathan Rayberg, son suicide dans la misère, à bout d'expédient, dans la détresse des poursuites, des saisies et de l'hôtel vendu, sans que Rayberg ait consenti à intervenir, lassé, lui aussi, depuis cinq ans de payer des dettes... Tout ce désastre, vous n'en connaissez pas l'auteur? mais le voilà, c'est Pietaposa, c'est lui!—Alors, il était son amant?—Parbleu!—Mais, c'est toute une histoire.—Un drame. Tout à l'heure, chez Durand, si vous voulez, en cabinet. L'avant-scène d'à côté a des oreilles.