—Plus un cadavre, car, en somme, il a un peu tué cette pauvre Mme Homerlon. Débarquée à Naples, on l'eût peut-être sauvée.—Oui, à terre peut-être eût-elle vécu!—Dieu seul le sait.—Et la duchesse de Freybourg?—La dernière victime! Ah! celle-là, c'est tout une autre histoire, et, cette fois, une histoire tragique!
Le jeudi 13 octobre 1898, à Venise—quelle vision et quel souvenir!—le Kaiser partait pour Jérusalem. Le Hohenzollern, tout blanc et or, était là sur la lagune morte, profilant entre la Herta et la Hela sa ligne imprévue de vaisseau héraldique. En face de la Piazetta et du Palais-Royal, où l'empereur déjeunait avec les souverains d'Italie, toutes les gondoles de Venise étaient sur l'eau, toutes, depuis les gondoles de propriétaires à blasons et à ornements dorés avec de traînantes retombées de drap noir jusqu'aux gondoles de touristes et aux gondoles des hôtels chargées de Français curieux et d'Allemands bavards: il y avait là de lourdes barques de Burano chargées de filles en cheveux, de garçons en loques et de femmes dépenaillées; il y avait là des chaloupes de Trieste remplies à chavirer de matelots marchands, et des bateaux de Chioggia avec des familles entières de pêcheurs; et c'était l'incessante poussée d'autres gondoles qui arrivaient bondées de passagers, une foule bigarrée, pittoresque, curieuse et remuante que refoulaient sans cesse les longues Bissonnes de la Marine municipale, contenant ici les uns, faisant reculer plus loin les autres pour garder libre l'allée d'eau par où devait s'embarquer l'empereur.
Et dans un ciel allumé de flammes et d'oriflammes avec, comme décor, la façade rosée du palais des Doges, pareille à un ancien tapis, les mosaïques de Saint-Marc et les marbres saurés de la Logetta, c'était du Campanile aux Procuraties un mouvement, une rutilance de foule et une effervescence de couleur et de vie tellement unique et splendide que j'ai gardé dans ma mémoire la brusque apparition de Pietaposa et des Freybourg, comme une espèce de moderne Carpaccio peint par Helleu sur un fond d'or.
Le jeune duc accompagnait la duchesse, Pietaposa faisait au couple les honneurs de Venise.
V
LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG
—Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la petite Rayberg, comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette, ce fin visage d'héroïne de Keepsake, cette souplesse de tige et l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutumier de caresser son front ou de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était Joachim Rayberg! Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold de légende avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de terre, aurait-il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la beauté d'une telle créature?