La marquise l'avait revu une autre fois à Monte-Carlo. Il pilotait autour des tables de jeux deux resplendissantes créatures, dont la marquise avait fait deux filles. Penché sur leurs épaules nues, le jeune homme dirigeait leurs jeux et pour son compte pontait royalement sur les numéros, et, ce soir-là, la marquise avait détesté férocement le beau Brésilien.
La troisième fois enfin, la marquise de Fleurigneuse avait croisé le captivant inconnu dans les couloirs de son propre hôtel, à Regina; le jeune homme escortait, cette fois, deux femmes du monde, lady Naymore et sa nièce, miss Edwige Plantagenet; aristocratie de Londres et de Cannes. Ces dames venaient déjeuner à Nice; le Brésilien les accompagnait. La marquise connaissait ces dames un peu plus que de vue, elles avaient dîné deux ou trois fois à la même table à Paris, au Ritz. La marquise les abordait, se faisait reconnaître et présenter le jeune homme. Il s'appelait Pedro de La Pennas las Marinas, de vieille famille espagnole fixée au Brésil depuis près de deux cents ans, Andaloux et Brésilien.
M. de La Pennas quittait Cannes et venait s'installer à Nice pour y suivre les corsos d'autos fleuris et la grande course de Nice-Turin, il était en quête d'un hôtel. Lady Naymore lui conseillait Régina et l'on venait essayer de la nourriture.
Du coup la marquise de Fleurigneuse, qui était invitée à Beaulieu, décommandait ses chevaux et déjeunait à Régina; le groupe mangeait à trois tables de la sienne. Le Brésilien lui tournait le dos, mais de sa place elle voyait sa nuque brune sous les cheveux drus plantés très bas dans le cou, et elle désirait éperdument l'étreinte de cet homme. Un spasme l'étranglait et, par moment, des coins de nudités musclées la visionnaient en hallucination brusque.
Après le déjeuner, on fusionnait autour du café servi dans le hall; la marquise, intarissable, vantait pendant deux heures les avantages de l'hôtel. Trois jours après, M. de La Pennas venait s'y installer.
Et ce furent de lents et de subtils travaux d'approche, toute une tactique savante (la marquise le croyait du moins), dans laquelle l'assiégeant est presque toutes les fois captif de l'assiégé... Mais ce que femme veut, Dieu le veut!... Au bout de huit jours, la marquise s'était insinuée dans l'intimité du jeune homme. Il lui avait raconté son enfance... Orphelin de père et de mère, il avait quitté le Brésil à douze ans et avait fait ses études à Paris, chez les Pères. Il n'était jamais retourné là-bas, en Amérique, où un de ses oncles, propriétaire d'innombrables haciendas, lui laisserait une fortune immense. Il avait surtout le goût des sports, son ambition eût été le yachting; mais sa fortune ne lui permettait que l'auto. Ah! voyager sur les mers lointaines et vivre d'escales en escales! Et ses prunelles de velours noir fonçaient alors jusqu'au bleu de nuit! mais la marquise aimait surtout l'entendre parler de son enfance. Ce n'étaient que pampas, forêts vierges hantées de ouistitis et de vols de perruches. Des orchidées s'élançaient en fusées mauves et roses du tronc dentelé des cocotiers, des retombées de lianes berçaient dans l'ombre scintillante de cantharides et de lampyres, des essors, on eût dit, de pierres précieuses et de joyaux vivants qui étaient des oiseaux-mouches; des zèbres couraient dans la savane, des hamacs se profilaient sur des couchants d'or rose ou entre les pins des marais et, par-dessus les palmiers et les panaches de bambous, s'étalait toujours le bleu houleux du Pacifique, et la marquise de Fleurigneuse se sentait l'âme d'Atala.
Et alors commença pour elle la vie inimitable.
Ce sportsman était une âme. Il n'avait jamais connu sa mère, il fut pour elle affectueux, déférent et filial. La marquise trouvait auprès du jeune homme une tendresse à laquelle les siens ne l'avaient pas accoutumée. Voilà dix ans qu'elle plaidait contre ses enfants. L'affection de M. de La Pennas éclatait comme une oasis dans son existence un peu désemparée de femme seule et sans famille. Le Brésilien avait trente ans, juste l'âge de son fils, et la marquise pour lui se sentait toute maternelle. Il avait aussi le sentiment de la nature et, comme elle, adorait les horizons grandioses et la sauvagerie des paysages. Il avait su distraire quatre ou cinq journées de son temps envahi par le sport, et avait fait avec elle quelques promenades. Les pins du cap d'Antibes, les allées d'eucalyptus de l'île Sainte-Marguerite, les rochers de Saint-Honorat et les tournants de la route de Vence les avaient vus, tour à tour, assis au creux des barques ou sur les coussins de victorias des loueurs. Un soir, le jeune homme avait eu des mots inoubliables à la chute du soleil derrière les crêtes de l'Estérel; et, frémissante, cette pauvre de Fleurigneuse avait senti son âme changeante varier de nuances selon l'ambiance des heures et des décors. La marquise avait beaucoup de lecture, peut-être trouvait-elle M. de La Pennas trop déférent et trop filial. Elle eût préféré plus de hardiesses et pourtant, en lui baisant la main, deux ou trois fois il lui avait effleuré le poignet d'une haleine si chaude, que la marquise en avait gardé comme une flamme au cœur. Il lui arrivait souvent de fermer les yeux en essayant de préciser par le souvenir le frisson de sa chair sous le frôlement de ses moustaches, et puis il avait de si beaux yeux. Il avait aussi, comme elle, le goût et la passion des pierreries, il s'y connaissait à merveille. Il l'avait empêchée deux ou trois fois d'être la dupe des joailliers. La marquise avait la plus belle parure d'émeraudes, une parure de famille estimée cent vingt mille, émeraudes et perles. De La Pennas en avait, tout de suite, donné la valeur, mais avait fait remarquer à Mme de Fleurigneuse les défauts de la monture. Les pierres étaient mal serties, la marquise était exposée à les perdre, et le Brésilien lui avait donné l'adresse, à Paris, d'un sertisseur en chambre, l'honnêteté faite homme, qui travaillait pour tous les grands bijoutiers de Londres et de la capitale. Sur sa prière, La Pennas s'était même chargé de faire parvenir la parure à l'ouvrier. Le collier et le diadème étaient revenus dans les huit jours, plus brillants, plus étincelants que jamais, d'une eau plus pure; et, là-dessus, La Pennas était parti pour Gênes, Gênes, où la Marussia à l'ancre groupait autour du duc tous les amis de la famille d'Orléans, et la marquise avait regagné Paris. Elle l'y attendait dans l'émoi et dans l'attente du prompt retour, heureuse des trois semaines d'absence qui lui permettaient d'espérer la beauté assurée et promise par Mme Boutiboire... Ah! ce retour du bien-aimé, et, là-dessus, une des pierres de son collier s'étant détachée en défaisant les malles, elle avait envoyé le collier et la pierre à Fanderolle, le joaillier de la rue de la Paix.
Une violente sonnerie interrompait un si doux rêve. Une femme de chambre entrait en coup de vent:
—Madame, c'est M. Fanderolle!