De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au mois de janvier Mistress Burton le rejoignait à Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour achever la vieille dame. Ses prévisions ne le trompaient pas. Fin mars, la quinquagénaire, montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans encombre. Les enfants ne se souciaient pas de voir la moitié de la fortune filer entre les doigts du cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les belles-filles et les gendres débarquaient en Riviera, cueillaient l'amoureuse et la ramenaient de force à Londres: la dame était séquestrée, séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait pas la carte; il gagnait l'Angleterre, forçait la porte de sa fiancée et y mimait un émouvant suicide: le suicide à grand orchestre n'est pas l'exclusif apanage des courtisanes.

Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, la dame se prenait à ce coup de pistolet adroitement tiré dans l'épaule. Elle allait s'installer au chevet du blessé et de là on partait cacher bonheur et convalescence dans la forêt de Fontainebleau.

Un duel avec son fils Réginald, l'officier des Indes revenu en toute hâte, n'empêchait pas la pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage eut lieu. Une fois de plus, l'amour avait débouté les intérêts de famille.

Vous avez rencontré comme moi le ménage de Bois-Redon.

Depuis quinze ans qu'ils promènent leur ennui de villes d'eaux en villes d'eaux et, comme tous les déclassés, attristent les capitales de l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de Bois-Redon, qui apparaît le vaincu dans cette union obtenue de prime abord, telle une victoire.

Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus qu'un quadragénaire épaissi.

Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une mauvaise graisse, il promène un visage empâté de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotés de poches, et cela à côté des perruques blondes et de l'émaillage éclatant de madame, en vérité plus jeune que lui.

L'écœurement d'une existence salariée et surveillée d'homme de joie, asservi au devoir d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. En vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la jeune femme; la lassitude et l'ennui ont comblé la différence d'âge qu'il y avait entre eux.

C'est que, férocement jalouse de son jeune mari et probablement avertie par toutes les lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui donne aucun argent de poche. C'est elle qui paie le tailleur, le chemisier, le joaillier et tous les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la livrée et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre bagué comme un Asiatique, engoncé de fourrures rares et cravaté, vêtu, lingé comme un rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. Il a eu beau s'emporter, tempêter, rien n'y a fait, et comme il se sait sur le testament de sa vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, et en attendant promène les chiens de madame et l'accompagne en voiture, dans les batailles de fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, elle diamantée, presque jeune sous ses cheveux blonds d'or et ses crèmes de beauté; lui, morne, ventripotent, avachi, congestionné de nourriture et d'alcool.

L'autre été, cependant, cet entretenu eut une révolte. C'était à Saint-Gervais, la station de Savoie chère aux arthritiques, Mme de Bois-Redon y allait pour sa santé, mais y avait entraîné son mari. L'endroit est plutôt lugubre: pas de Casino, un torrent dans une gorge et de hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. Le couple était au Grand-Hôtel, occupait un grand appartement au premier, donnant sur le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures en changeant de robes trois fois par jour, et Monsieur en variant son jeu de complets, de cravates et de bagues; mais, comme il faut bien animer la monotonie des jours, Madame trouvait le moyen de faire des scènes à Monsieur. Elle le voyait toujours causant avec une des baigneuses, une assez jolie fille attachée aux douches. Les scènes avaient eu lieu dans la chambre de Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations, Mme de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher à son mari sa déchéance physique: