L'un, debout, dans un grand élan de tout son être, avait déchiré, ouvert ses vêtements pour mieux recevoir les coups, et, le ventre nu, toute sa jeune chair offerte dans un envol de draperies bleuâtres, semblait adjurer les dieux et invoquer la mort.

C'était l'adolescence même se ruant au gouffre, la soif du martyre, l'offrande d'une jeune âme héroïque au trépas!

L'autre, assis dans un coin de la salle, contre une colonne aux chapiteaux de bronze vert, élevait lentement jusqu'à ses lèvres une coupe et, tranquille, avec deux profondeurs superbes dans les yeux, buvait la mort; car la coupe était empoisonnée: un pavot surnageait à demi-effeuillé, sur le breuvage; et, à défaut de la gravité sereine du geste, la tragique illumination des prunelles l'eût dénoncée, la suprême détermination de cet amant ne voulant donner qu'un cadavre aux flèches vengeresses de l'époux.

Mais ce que je ne pouvais méconnaître et ce qui me remuait tout entier, c'étaient les yeux, les inexprimables yeux de ces deux agonies! De quel violet le peintre les avait-il noyés? dans quel vert livide avait-il trouvé leur cernure? mais ils vivaient, ces yeux, comme deux phosphorescences et comme deux calices de fleur.

Ethal ne m'avait pas trompé. C'étaient bien les yeux de mon rêve, les yeux de mon obsession, les yeux d'angoisse et d'épouvante dont il m'avait prédit la rencontre, regards plus beaux que tous les regards d'amour, parce que, devenus décisifs, surnaturels et, enfin, eux-mêmes dans l'affre de la dernière minute à vivre. Et sa théorie m'apparaissait enfin justifiée par le talent et le génie du peintre. Je comprenais enfin la beauté du meurtre, le fard suprême de l'épouvante, l'ineffable empire des yeux qui vont mourir.

TU N'IRAS PAS PLUS LOIN

Avril 1899.—Et pour l'obsession de ces yeux, j'ai failli tuer cette fille. Oui, j'en suis là, je vais m'enivrer, m'hypnotiser de beauté devant l'œuvre d'un Gustave Moreau et je rapporte une âme d'assassin, quelle ignominie! Toute une journée je m'exalte et je m'hallucine devant les terribles phosphorences d'une peinture de poète et d'émailleur, et, le même soir, je me retrouve dans un bouge, entre l'effroi d'une rôdeuse impubère et la goguenardise menaçante d'un souteneur.

C'est la présence de cet homme qui m'a sauvé.

Sans lui, sans sa brusque intervention, j'aurais refermé sur ce cou frêle de hideuses mains d'étrangleur, car elles sont devenues hideuses, mes mains! Maintenant que, rentré enfin au logis, je les regarde de sang-froid, sous la lueur de la lampe, elles m'apparaissent déformées dans leur souplesse enveloppante, mes mains étroites aux doigts effilés et longs. Je ne leur soupçonnais pas tant de force... Elles me font l'effet de serres, maintenant que j'ai senti dans leur étau une agonie s'effarer et demander grâce. Comme le pouce est long! Je ne l'avais jamais tant remarqué.