«Y aurait-il en moi un être double?»
Là, finissait le premier manuscrit.
L'OPPRESSION
«Sans date.—La beauté du vingtième siècle, le charme d'hôpital, la grâce de cimetière de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi tout cela! Pis, je l'ai aimé à mon heure.
Rats d'Opéra, lys du Rat Mort, mondaines frêles aux museaux de rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des morphinées, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux des rôdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, à souper, versaient de la créosote dans leur Rœderer; et j'ai même eu des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et de piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs.
Comme un imbécile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et, comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits êtres maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La profondeur des yeux et le mystère des bouches, la courtière en bijoux aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de toilette, les savons et les fards; et Fanny l'éthéromane, remontée tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait d'éther que sur ses mouchoirs.
Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs émaciées, leur brûlure de Lesbos..., des vices d'enseigne affichés pour amorcer le client, de la perversité pour jeunes et vieux messieurs en mal de goûts pervers! tout cela ne pétillait et ne flambait qu'à l'heure où le gaz s'allume, dans les couloirs des music-hall et le décor brutal et nickelé des bars; et sous le carrick cerise à trois collets de la noctambule, comme sous les grègues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant étalage de pâleur passionnée, de vice savant et d'anémie exténuée et jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandées célébrées par les Bourget et les Barrès, tout cela n'était qu'un rôle appris et cent fois ressassé de la Dame, un chapitre trop lu du Manchon de Francine, pioché et travaillé par d'ingénieuses «cabotes», conscientes de la salauderie des mâles et de leurs moyens d'actions sur l'organisme éreinté de l'acheteur.
Et dire que j'ai aimé, moi aussi, ces petites bêtes malfaisantes et malades, ces fausses Primavera, ces Joconde au rabais, tout le stock à cinq louis des Léonard et des Botticelli, des ateliers de peintres et des brasseries d'esthètes, ces fleurs en fil d'archal de Montparnasse et de Levallois-Perret.
Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder, des laiderons primés des boîtes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandière et l'esthétique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et réclame à la fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!...