Même jour, onze heures du soir.—Je viens de relire mon manuscrit. Comme je me disculpe à mes propres yeux, que de peine je prends pour excuser mon acte, mon acte qui est un crime, puisque depuis ce matin je compose mon attitude et mes gestes comme un comédien, égarant à plaisir l'opinion de la justice dans le sens favorable à ma liberté! Et cette version du suicide, c'est moi-même qui l'ai imposée en laissant entendre qu'Ethal était désespéré de ne pouvoir reprendre ses pinceaux; et, pour accréditer cette légende du peintre ne voulant pas survivre à son talent, n'ai-je pas communiqué au commissaire la lettre par laquelle Claudius m'invitait à venir chez lui admirer ses portraits?

C'est cette lettre de fou (entendons-nous bien: fou pour un commissaire de police et non pour un artiste) qui a fait conclure au suicide, autre folie!

Cette lettre, j'ai tout de suite senti de quelle utilité elle pouvait être. Aussi, quand, à deux heures, cet homme de la police s'est présenté chez moi en me priant de le suivre rue Servandoni, je me suis bien gardé de la porter sur moi. J'aurais eu l'air de m'être muni d'une preuve; tranquillement, j'ai été la remettre dans la poche de mon habit, et puis, froidement, j'ai suivi l'homme sans plus lui demander le pourquoi de sa visite que l'utilité de ma présence rue Servandoni.

Ce n'est qu'en arrivant devant la maison de Claudius que j'ai cru devoir m'émouvoir: «Serait-il arrivé quelque chose à M. Ethal?» Et, l'homme gardant le silence, je me suis précipité dans l'escalier. La porte était ouverte! J'ai bousculé un agent dans l'antichambre et je me suis rué dans l'atelier.

Rien n'avait bougé. On avait même respecté la position du cadavre. La bouche, demeurée grande ouverte, avait légèrement noirci, les muqueuses étaient devenues bleues, et, sous les lourdes paupières tuméfiées, comme de l'argent bruni luisait. La main raidie pesait sur le coussin, à la place où je l'avais posée. Le commissaire, un groupe d'agents et deux médecins se levaient à mon entrée, le dos tourné au portrait de la duchesse de Searley.

Alors, calculant tous mes effets, je m'arrêtais, étranglais un cri, saluais rapidement les gens assemblés, balbutiais des «messieurs, messieurs,» et, courant à Claudius, le prenais dans mes bras et, brusquement, cherchais des yeux sa main, la saisissais dans la mienne et découvrais la bague! Alors, avec un grand geste découragé, je laissais retomber cette main.

—Vous deviez passer la soirée ensemble, je crois, monsieur? me demandait le commissaire. N'êtes-vous pas venu hier, vers les six heures, dans cet atelier?—Mais parfaitement, monsieur. Ethal était arrivé le matin même de Nice et m'avait prévenu par une lettre. Je crois même l'avoir sur moi. (J'esquissais le geste de la chercher). Ethal était désireux de me faire voir ces portraits; il venait de gagner un procès qui lui en rendait la propriété; déjà, depuis un an, Ethal ne peignait plus, de grands ennuis qu'il avait eus à Londres l'avaient découragé; bref, c'était une joie pour lui que d'être rentré en possession de ses œuvres; il y attachait une importance énorme. Que n'ai-je sa lettre! D'où ce décor enfantin de fleurs; hier, c'était fête dans cet atelier.» Et c'était de ma part toute une trame ourdie de mensonges, toute une combinaison de convaincantes vraisemblances débitées avec un sang-froid dont je m'émerveillais. J'étais comme dédoublé, et il me semblait assister en spectateur à un drame judiciaire dont je dirigeais moi-même l'intrigue, les jeux de scène et jusqu'aux gestes des acteurs. Le commissaire et les médecins semblaient s'être donné le mot pour me donner la réplique, et quand, à l'interrogation réitérée: «Ne deviez-vous pas dîner ensemble?» j'eus répondu: «Sans doute; il a encore son habit; nous devions passer la soirée tous les deux; mais, au moment de sortir, Ethal se déclara fatigué; il avait passé la nuit en chemin de fer, l'odeur de ces fleurs peut-être, la grande émotion de ses tableaux enfin reconquis... Bref, il me priait de l'excuser et de le laisser seul. Nous devions nous retrouver ce soir.—Alors, rien ne pouvait vous faire prévoir, monsieur, la détermination prise par votre ami?—Rien, absolument rien. J'en suis atterré, abasourdi.—Ne parliez-vous pas d'une lettre?—En effet, la lettre par laquelle Ethal m'invitait à venir voir ses tableaux; je l'ai laissée chez moi, je la tiens à votre disposition.—Nous vous serons obligés de nous en donner connaissance, monsieur. Veuillez nous pardonner le dérangement, vous seul pouviez nous donner des renseignements précieux sur le mort. Vous pouvez vous retirer.»

Et ce fut tout.

Dans le vestibule, William, le valet de chambre d'Ethal, arrivé la nuit même de Nice, se précipitait au-devant de moi: «Ah! monsieur, qui aurait pu prévoir?... Dire que je l'ai trouvé en descendant de la gare. Si j'avais pris le même train que lui, rien de tout cela ne serait arrivé.—Il faudra mettre une religieuse auprès de lui, William.—Non, je veillerai monsieur tout seul; Madame va arriver, sans doute?—Madame?...—Mais oui, la mère de M. Ethal. Nous ne faisons que télégraphier depuis ce matin.»

Madame! Ethal avait une mère. Il ne m'en avait jamais parlé, et j'ai privé cette mère de son fils. Ç'a été la seule minute d'émotion de la journée. J'ai dit quelques bonnes paroles à William et je suis parti.