Je n'ai jamais rien lu qui fût plus près de mon âme et de ma souffrance que les proses de ce Charles Vellay.
«J'ai passé des années à chercher dans les yeux ce que les autres hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai découvert, en tous, les frissons infinis qui s'éternisent dans les prunelles. J'ai usé mon âme à la poursuite du mystère, et maintenant mes yeux ne sont plus les miens, ils ont ravi peu à peu tous les regards des autres yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui réfléchit tous ces regards volés, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agitée de sensations inconnues, et c'est là mon immortalité, car je ne mourrai pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que je les ai formés de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous leurs rires, et je survivrai à la dépouille de mon corps, parce que j'ai toutes les âmes dans mes yeux.»
Toutes les âmes dans ses yeux... mais cet homme est un poète, il crée ce qu'il voit et il a vu des âmes, quelle dérision! Où il n'y a que des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des regrets, du rêve et du désir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est là leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et abominable.
Il n'y a rien que ce que nous y mettons nous-mêmes, et voilà pourquoi il n'y a de vrais regards que dans les portraits.
Yeux fanés et las de martyres, regards de suppliciées en extase, prunelles de souffrance implorante, les unes résignées, les autres éperdues, regards de saintes, de mendiantes et de princesses en exil, faces couronnées d'épines et de maigres Ecce Homo au pardonnant sourire, regards de possédées, d'élues et d'hystériques et parfois de petites filles, yeux d'Ophélie et de Canidie, yeux de pucelles et de sorcières, comme vous vivez dans les musées, de quelle vie éternelle, douloureuse et intense vous rayonnez, telles des pierres précieuses enchâssées entre les paupières peintes des chefs-d'œuvre, et comme vous nous troublez au delà du temps et de l'espace, receleurs que vous êtes du rêve qui vous créa.
Vous, vous avez des âmes, celles des artistes qui vous voulurent, et c'est pour avoir bu le liquide poison figé dans vos prunelles que je me désespère et que je meurs.
On devrait crever les yeux des portraits.
«Novembre 1896.—Il y a aussi des yeux dans les transparences des gemmes, les anciennes gemmes surtout, les cabochons troubles et laiteux dont sont ornés certains ciboires et certaines châsses aussi de saintes embaumées, comme on en voit dans les trésors des cathédrales de Sicile et d'Allemagne.
Et le trésor de Saint-Marc à Venise. Il y a là, je m'en souviens, un hanap de Doge, tout bossué d'émaux translucides, à travers lesquels les siècles vous regardent.
«13 novembre 1896.—Des yeux! il en existe de si beaux, il y en a de bleus comme des lacs, de verts comme les vagues, de laiteux comme l'absinthe, de gris comme l'agate et de clairs comme de l'eau. J'en ai même connu en Provence de si profondément chauds et calmes qu'on eût dit une nuit d'août sur la mer, mais aucun de ces yeux ne regardait.