«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès; mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que j'ai là un chef-d'œuvre.»

Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal, l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore le côté griffu de ses doigts.

Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective, je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement, avaient hâté la mort de cet enfant.

Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi. Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses doigts?

Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit! ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui, n'est-ce pas?»

Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez bizarre.

«La voici, regardez-la.»

C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.

Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.

«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une assez belle légende: e si non e vera, bene trovata; l'Œil d'Éboli, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!