LISEUR D'AMES

Le voilà l'ami vrai, le Deus ex machina qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles, et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.

«Septembre 1898.—«A votre service si vous aviez un jour des ennuis.» Avec quel ton Ethal m'a dit cela!... Vraiment, on aurait dit que... Un moment j'ai vu rouge, j'ai cru que j'allais lui sauter à la gorge.

Pour qui me prend-il? Est-ce que par hasard il me rangerait au nombre des sadiques et des violeurs d'enfants, que sont presque tous ses compatriotes, ces puritains anglais aux faces congestionnées de porto et de gin, ces repus de viandes rouges et ces surexcités de pickles qui, le soir, trouvent l'apaisement de leurs sens surchauffés dans les bureaux de placement de servantes irlandaises,... les pauvres petites impubères aux larges yeux de fleurs, que la misère de Dublin envoie tous les mois au Minotaure de Londres!

Oh! la froide et cruelle sensualité anglaise, la brutalité de la race et son goût du sang, son instinct d'oppression et sa lâcheté devant la faiblesse, comme tout cela flambait dans les yeux d'Ethal pendant qu'il s'attardait, avec une joie de félin, à me raconter l'agonie voulue de son petit modèle!

Angelotto, le petit Italien phtisique de la place Maubert!

Je sentais monter en moi une sourde haine. Avec quel cynisme il étalait devant moi la sanie de sa plaie morale, et pourtant il s'émanait de lui comme un horrible charme. Plus j'examinais cette tête douloureuse, plus j'en admirais la stupeur tragique et l'air de défi, plus je regrettais de n'avoir pas connu ce misérable enfant; je l'aurais soustrait, moi, à la meurtrière emprise du peintre, et mon aversion pour Ethal s'ulcérait en même temps d'une étrange rancune. J'en voulais moins à ce monstre de l'avoir tué que de l'avoir connu.

C'était comme de la jalousie!... De la jalousie! quel fond de boue cet Anglais remue-t-il donc en moi?

«15 septembre.—Je ne veux plus voir cet homme. Si je partais pour Venise, Venise et le calme apaisant de ses lagunes, le charme de mort et de passé grandiose de ses allées de palais et d'eau... Oh! la fuite glissée des gondoles sur l'huile lourde et plombée des canaux, le e poppe jeté dans le silence, au coin désert des rues et, le matin, aux premières rougeurs de l'aube, mes longues heures de rêve et de contemplation ravie, avant le réveil de la cité, aux fenêtres du palais Dario, seul devant la solitude du grand canal et les dômes de la Salute apparus de satin dans une Venise de perle!

Oui, Venise me guérirait, j'y échapperais à la tyrannique obsession d'Ethal; je m'y referais une âme, une âme de jadis, une âme somptueuse et de beauté devant les Tiepolo du palais Labia et les Tintoret de l'Académie; j'y cultiverais, non, j'y ranimerais peut-être une candeur perdue devant les divines figures de Carpaccio. Folie pour folie, ne vaudrait-il pas mieux m'éprendre du saint Georges des Schiavoni ou de la sainte Ursule de l'Académie, que de rêver vilainement devant une cire morbide de cet affreux Ethal?