Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux, auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain, ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de Fréneuse?...
J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le Studio a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue à Londres.
Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.
«10 octobre.—L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!
Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à ce thé.
D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et châtelaines aux jupes lourdes.
Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois, dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.
Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle, presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.
Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies, repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé, promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra. Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un long chapelet qu'il portait au poignet droit.
Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme nœud de soie blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.