«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.»
En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait.
VERS LE SABBAT
Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue!
C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.
Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites, accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale; sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie, passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant, des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse.
D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe, ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais conjugal.
Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall, isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait; et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais; aucune femme n'était présentée.
Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout, derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et discrets: