Une détente suivait leur départ. L'Intermezzo, détaillé par la belle Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse Sophie complimentait le frère et la sœur: «Quel jour venez-vous déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol, demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient.
La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez, monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au Prado de Madrid des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des portraits...—Oh! de simples variations sur des visages de femme», protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même, pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.
Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.—Comment le comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.—A quoi l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.» Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des Rats ailés, si elle indignait le poète.
«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises, d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle? gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la princesse.»
L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant; tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes, Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.—Mais, princesse, quand il vous plaira.—Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où est monsieur de Muzarett?»
Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul.
Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice, stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là?
Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi, comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil, traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.
Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir, un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de ses mains, l'amenait à nous.—Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.»
Je n'avais jamais vu Claudius si ému.