Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me mouillait partout et le flocon dansait toujours.

Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en plein Paris désert.

Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse impression de solitude.

Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette scène de violence ne faisait pas un bruit.

De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris.

Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall: c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours, mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché; nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts, autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides, qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée, droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une idole macabre!

Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps, entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte, et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs luisaient.

Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre, approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives pourries laissaient tomber leurs dents.

«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres, tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille:

La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides.