Toutes ces sanglantes pensées et les rimes même de ce quatrain, Ethal ne les articulait pas, mais il me les suggérait. Maintenant qu'il gardait le silence, je devinais que mon irraisonnée sympathie pour Thomas avait été surtout à l'assassin; la mélancolie de ce beau visage, tout de douceur et d'énergie, était faite à la fois du regret d'avoir tué et, qui sait? du désir de tuer encore. Le goût du sang est la plus noble des ivresses, puisque tout être instinctif est meurtrier. La lutte pour l'amour, la lutte pour la vie exigent la suppression des créatures, et Iaveh n'a-t-il pas dit: «Par les morts couchés, sur ma route, vous connaîtrez que je suis le Seigneur»?

Tous ces conseils de mort, une bouche d'ombre les insinuait à mon oreille, une bouche d'ombre qui était peut-être celle du crâne symbolique de la petite idole phénicienne.

Oui, Thomas Welcôme était un être d'instincts, et c'était là toute la puissance de son charme. Les instincts! Ne m'en avait-il pas vanté la salubre énergie, au cours de cet entretien enthousiaste où, sûr de son éloquence, il m'avait développé sa théorie sur la joie de vivre, trouvée dans la seule aventure, et l'ivresse des sensations décuplées dans la recherche de l'inconnu?

Cette vie d'action, le meurtre d'un homme la lui avait donnée en lui permettant de remuer des millions, et c'est grâce à un cadavre qu'il avait pu vivre sa vie. Mais s'était-il libéré du remords?

Qu'était-ce que cette obsession d'yeux glauques qui, lui aussi, le tourmentait? et ces têtes coupées dont il avait la hantise? le cauchemar du fellah assassiné sur les bords du Nil? et cette furie de promenades solitaires dans la banlieue nocturne des villes? En avait-il hérité aussi de M. de Burdhes? ou n'était-ce pas plutôt une manie de criminel inconsciemment ramené vers des décors de crime?

Ethal se taisait, mais je sentais son regard appuyé sur le mien, et c'était, dans mon cerveau congestionné, comme le froid aigu d'une vrille. C'était son horrible pensée qui peuplait mon imagination d'idées de sang: les larves rouges du meurtre après les larves vertes de l'opium! Cet homme était bien l'empoisonneur que m'avait dénoncé Thomas! Cet homme, qui devait me guérir, exaspérait mon mal, et l'envie de l'étrangler que j'avais déjà eue, me faisait les mains fébriles, et mes doigts, involontairement, se crispaient.

Ethal rompait de lui-même le silence:

—Vous devriez aller voir les Gustave Moreau, vous savez, le musée particulier qu'il a laissé à l'État; vous y trouveriez un précieux enseignement dans certains yeux de ses héros et l'audace de ses symboles.»

Et il se levait pour me reconduire.

Il avait pris un flambeau. Près de la porte, il l'élevait et me faisait remarquer, enlinceulée de serge verte, la châsse de verre où dormait sa poupée de cire, «la merveille de Leyde», comme il l'appelait, le morbide et fastueux bibelot attifé de vieux brocarts et modelé dans de la cire peinte, dont il me reprochait de ne pas apprécier l'indéfinissable et pourrissant attrait. Il écartait doucement un pan d'étoffe et, me montrant la poupée droite sous ses oripeaux couleur d'amadou, ses cheveux de soie floche en coulée jaune de dessous son béguin de perles: «Ma déesse à moi, ricanait-il, demi-caressant et sournois. La mienne est vêtue de la défroque des siècles, mais aucune tête de mort ne grimace sous sa robe: c'est la Mort elle-même, la Mort avec son fard et la transparence de ses décompositions. Notre-Dame des Sept Charognes! Vous connaissez celle des Sept Luxures. On ne peut pas toujours adorer celle des Sept Douleurs.»