Et les impressions personnelles commençaient:
«8 avril 1891.—L'obscénité des narines et des bouches, l'ignominieuse cupidité des sourires des femmes rencontrées dans la rue, la bassesse sournoise et tout le côté hyène et bêtes fauves, prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre! J'en souffrais déjà, enfant, quand, descendant par hasard à l'office, je surprenais, sans les comprendre, les propos des domestiques déchirant les miens à belles dents.
«Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d'une humanité de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collège, et moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les bas instincts, ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, meurtrier et sensuel comme cette foule sensuelle et meurtrière, la foule des émeutes qui jette les sergents de ville à la Seine et criait, il y a cent ans: «Les aristos à la lanterne!» comme elle vocifère aujourd'hui: «A bas l'armée!» ou: «A mort les juifs!»
«30 octobre 1891.—Il n'y a de vraiment beaux que les visages des statues. Leur immobilité est autrement vivante que les grimaces de nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle intensité de regard dans leurs yeux vides!
«J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de l'Antinoüs me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi! Un moment, j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux.
«23 février 1893.—J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble: j'ai essayé de circonvenir un journaliste que je connais à peine pour obtenir de lui d'assister à une exécution; je l'ai même invité à dîner, et l'homme m'ennuie et le sang me répugne, oui, me répugne à un tel point que chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à côté, je défaille presque et crois me trouver mal.
«Une carte m'a été promise pour la cérémonie... Irai-je à cette exécution?
«12 mai 1893.—Naples.—Je viens de voir la plus belle collection de pierres dures. Oh! ce musée! quelle pureté de profils et quelle suavité de lignes dans les moindres camées! Les Grecs ont plus de grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le caractère de la divinité; mais les intailles romaines ont je ne sais quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une tête adolescente couronnée de laurier, quelque jeune César ou quelque impératrice, Caligula, Othon, Messaline ou Poppée, mais d'une expression exténuée et jouisseuse à la fois déchirante et si lasse que je vais en rêver bien des nuits... Rêver! Certes, il vaudrait mieux vivre et je ne fais que rêver.»
«13 juillet 1894.—On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d'anciens avatars oubliés? Mais j'ai absolument croisé, ce soir, dans le remous de la foule excitée et suante, des masques d'affranchis Bythiniens et de courtisanes de la décadence.