Sur ces douze jurés, le premier, bonnetier, bonnetier de père en fils à l'enseigne du «Tricot sympathique», a lu Crime d'Amour et André Cornélis, sa femme a lu Mensonges et la Physiologie de l'Amour; l'oreiller conjugal a reçu plus d'un soir leurs mutuelles confidences sur la fatigue de vivre et sa morne rancœur. Cet autre juré, ingénieur, a successivement vu jouer Monsieur Alphonse et Germinie Lacerteux, jadis. Justement captivé par Mlle Réjane et Brindeau, il n'a plus voulu voir, il ne verra plus jamais en tout séducteur que Bibi Jupillon et le bel Octave. Cet autre enfin… Je vous fais grâce de la série. Or, de toute cette littérature faisandée, relevée et passablement malsaine, fausse comme un programme électoral et séduisante comme la fausseté, mal digérée et mal comprise et plus influente qu'on le croit encore, à présent, que résulte-t-il?

Qu'appelés à rendre un verdict, messieurs nos jurés, pourris de mauvaises lectures, voient une Raymonde Montaiglin dans la première gourgandine venue, et renvoient acquittée en cour d'assises les émules de l'héroïne au couteau à laquelle je pense, la servante maîtresse et quelque peu vengeresse de la rue du Mont-Thabor, caissière fatale au cœur, à la caisse et au cou, tranché ni plus ni moins, de son ancien amant: un certain M. Grenier, marchand de pommes de terre!

Or, cette meurtrière obscure et acquittée, cette Mme Holopherne renvoyée à son tranchoir, indemne et triomphante, quelle était-elle? Ce qu'elles furent, sont et seront toujours, toutes. Ecoutez.

Noémie Defrise était son nom. Jeune? Pas même. Le bon trente-huit ans des maturités pleines. Jolie? Brune, forte, une gaillarde, qui n'a froid ni aux yeux ni ailleurs. Or, quel fut son grief, quelles furent ses circonstances atténuantes?

Séduite par son patron, M. Grenier, caissière et caissière maîtresse, elle avait tenu longtemps dans ses mains tous les emplois et toutes les clefs, clef de la caisse et clef du cœur: M. Grenier pour triompher d'une vertu résistante aurait fait briller la promesse d'un mariage à ses yeux; Noémie Defrise n'aurait consenti qu'à ce prix…, dans l'espoir d'un mariage subordonné lui-même à un divorce; car M. Grenier était marié. Il avait même encore sa femme chez lui quand il y installait la belle Noémie, et entre autres torts réciproques attribués à l'un et l'autre époux, Mme Grenier en quittant le logis conjugal fit sonner très haut la présence au foyer de la brune caissière.

C'est donc en adultère qu'elle fut d'abord installée rue du Mont-Thabor, Noémie Defrise, du vivant même de la femme légitime alors que le divorce n'existait pas encore et qu'elle ne pouvait nourrir aucun espoir de régulariser une situation plus qu'équivoque et secondaire.

Le divorce obtenu un an à peine avant le crime, où cette caissière entretenue à tout faire prend-elle l'audace de revendiquer la place de l'épouse légale, elle la servante maîtresse? Où va-t-elle chercher l'aplomb de vouloir se faire épouser, et avantager au détriment de M. Grenier fils?

Car de là vint tout le mal. Fatigué de ses exigences et de ses prétentions, un peu las peut-être aussi de cet ordinaire, M. Grenier, mauvais mari, mais bon père, congédia Mlle Defrise. Demeuré néanmoins galant, il la remplaça aussitôt par une jeune personne, une employée du Nouveau Cirque, délicieusement manégée, et, quoique plus que quinquagénaire, inaugura, en divorcé, en garçon libre et veuf, une troisième lune de miel.

Inde iræ. Fureur de la Defrise, scènes de menace, crises de jalousie, pâmoisons et colères. Hermione outragée envahissant jusqu'à trois fois par jour le logis convoité de son ancien patron; la rue du Mont-Thabor n'était plus habitable. M. Grenier, compromis dans son quartier, porta plainte au commissaire. Mlle Noémie Defrise, appelée auprès de ce magistrat, se calma: calme trompeur, trêve équivoque, elle se préparait au suprême combat.

L'aurore d'un jour d'octobre éclaira la bataille; ce jour-là, Mlle Noémie Defrise entrait chez son ancien amant et le mettait en demeure d'exécuter son serment: refus de M. Grenier. Alors Mlle Noémie Defrise voulut tenir une dernière fois l'ingrat entre ses bras: le marchand de pommes de terre eut le tort de consentir à cette dernière étreinte. Mal lui en prit, car au moment où son ex-caissière approchait ses lèvres de ses moustaches