Car autour de ce corps encore tiède de jeune fille, comme autour de celui de l'autre assassinée, de la douce et touchante Mme Grille, la médecine légale vint rôder; de ses curieuses mains tâtonnantes et presque lubriques, elle sonda toutes les plaies et souleva tous les voiles de ce corps, essayant de confesser à travers l'expertise de sa chair un peu de l'âme et de la vie de cette morte!

Cette fois, la morte n'a pas trahi la vivante. Le cadavre de Constantine avait été aimé et possédé deux fois par son meurtrier; celui de Genève se révéla pur, inviolé, beau lys de douleur que son assassin vainement essaya de flétrir; car non seulement les assassins de cette école égorgent, mais ils essaient encore de déshonorer leur victime.

A l'audience, le jeune Luis Gormas déclara, et à plusieurs reprises, que Mlle Clara Sottlin avait été sa maîtresse.

Et pourtant, chose étrange, la justice fut encore plus clémente pour le héros de Genève que pour celui de Constantine, et autour de son crime l'opinion publique ne se souleva pas, féroce et passionnée, comme pour l'autre, divisant toute la France et toute la Suisse, en fervents du mari, en partisans de Chambige. Est-ce à dire que les dix-neuf ans de Gormas avaient droit à plus de pitié que les vingt-deux années de l'amant de Mme Grille, ou, quitte à renouveler un mot cruel échappé à un grand seigneur du faubourg, à propos de l'assassinat de la duchesse de Choiseul: «Après tout, ce n'était qu'une Sebastiani», est-ce parce que le drame de Genève ne s'était passé en somme qu'entre rastaquouères!

Oh! un terrible rastaquouère, ce jeune Chilien errant de pensionnat en pensionnat dans les douze cantons, où l'avait cantonné la sagesse imprévoyante d'un père. Riche, disposant d'une large mensualité, ayant le consul chilien à ses ordres pour payer ses factures à vue, à quinze ans il fut renvoyé d'une première pension pour y avoir contracté je ne sais quelle ou plutôt on sait trop quelle honteuse maladie.

A quinze ans!

Mais aux âmes bien nées

La valeur n'attend pas le nombre des années.

Assez beau avec cela, de la beauté brune et régulière, au teint mat, des Espagnols de l'Amérique du Sud, yeux et tempérament de feu! Abel Hermant, dans son curieux roman de la Mission de Cruchod, l'a portraicturé tout vif, ce Chilien, avec ses fatuités, ses vanités, ses générosités pour la galerie et ses succès faciles de casino et de tables d'hôte.

Sa victime et lui étaient tous deux très de ville d'eau et devaient fatalement se rencontrer, se connaître.