—Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui, a été élevé sur les genoux de l'impératrice.
Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle est citée, dans Paris-Parisien, entre le Pavillon des Muses et la galerie Groult.
—Et tous fervents de Debussy?
—Tu le demandes! Tous ont leur partition de Pelléas et Mélisande, signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard».
—Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de police?…
—Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une femme.
—La duchesse d'Iddleton?
—Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien.
—Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton?
—Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures. Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux… mais ces espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,—comme une muse ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse Outchareska.