—Les animaux sont supérieurs à l'homme: la civilisation ne les a pas atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe…
—La comtesse des Gobelins!—et sir Edward Ytter interrompait le récit d'Yvanis,—la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit animal.
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III
UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR
—On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l'envers de symbolistes, d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui, l'imagination farcie d'idées de l'autre monde, en contaminent, au hasard des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez à quel péril échappa cette douce enfant!
Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, y accoudait son indolence coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite, d'une voix monotone et chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et cette nonchalance, la malice d'un regard aux aguets sous les cils baissés, les démentait de tout l'éclat de deux yeux gris et sournois.
—Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si déplorables, qu'il était devenu la fable et l'effroi de son quartier. M. Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de l'hôtel Lambert avait l'honneur de l'avoir comme locataire. M. Dormoy y occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes les pièces regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous les siècles, depuis l'époque des Croisades jusqu'au commencement de la Révolution.
M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche, car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus), M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le Peletier et Drouot. Il n'en possédait pas moins une assez précieuse Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes fort rares, n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il y avait là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli, (armets, brassards, jambards et cuissards), qui, réajustées, reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la solitude des chambres, des spectres assez formidables.
M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de l'invasion Northmande, monteras à capulet d'acier de l'occupation sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de la Renaissance espagnole, et fleuragées d'or de la Renaissance italienne, et des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et des épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, et des hachettes, et des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser l'éclat terni des ors!… Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, contre l'innocent M. Dormoy!
C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et plus qu'un paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs fraîches. S'il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu'il invitait insidieusement à visiter ses collections.