C'était attristant, pitoyable et comique.
Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce milieu fantomatique et délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu'a débuté et que s'est formée Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette! C'est invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet antre. C'est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain et toute cette gaieté. Marion, cette créature d'imprévu et de fantaisie, et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l'androgynat qu'était la Charmaille.
—Vous voyez bien qu'on échappe au poison de la littérature! déclarait Jacques Hurtel.
—C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart. J'ai connu Marion tout aussi intoxiquée qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi, contaminée; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a rejeté le poison.
Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. Mme de Charmaille, moi, m'intéressait comme un cas de bactériologie; je savais d'où elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus. C'est de frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons diverses, qu'à force de volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce rôle de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait pas d'intelligence, d'ailleurs: une dévoyée, une déclassée, soit; mais des dons de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier ordre. Sans la tare de la névrose, qui la poussait vers l'anormal et le bizarre, elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales la vouaient forcément au monde des incomplets et des ratés; elle ne put jamais franchir le cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses talents d'allumeuse.
Mme de Charmaille m'avait dit:
—Venez donc passer avec nous la soirée de jeudi: je vous ferai voir une artiste, une toute jeune fille qui vous captivera.
—Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? pensai-je en moi-même, et je me rendis à Asnières, décidé à me divertir in petto du phénomène annoncé.
Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse des premières, le ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales avaient été convoqués. L'atelier était plongé dans la pénombre. Sur une estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de feuillage à droite et à gauche du proscénium. Des appels de flûte ayant pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe… (naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection d'électricité, s'immobilisait dans une attitude apprise: c'était Marion Durmer, la merveille annoncée.
Nue, absolument nue sous un peplum de velours chair (je reconnaissais bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait comme une statue dans les poses rythmées par l'orchestre que je vous ai dit; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La fille ainsi offerte était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d'or brillaient à son orteil; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à coup, la débutante chanta.