Et les misérables victimes, quel est leur signalement? O misère de la prostitution, et de la prostitution de Londres, la plus sinistre des prostitutions! entre trente et quarante ans, lamentablement vêtues avec des bottes d'homme aux pieds, et exerçant toutes la même horrible profession: Mary Ann Smith, Annie Talran, Mary Ann Nicholls, Annie Chapmann, filles de mauvaise vie de la plus abjecte catégorie, malheureuses créatures en loques, comme il en pullule dans les quartiers de Londres, réduites par leur misère et leur laideur à exercer leur métier dans la nuit et les recoins obscurs. C'est au fond des cours, à l'angle des ruelles, sous des soubassements de maisons en construction, au bord de la Tamise, dans des chantiers abandonnés, qu'on retrouve éventrée et palpitante leur pitoyable chair à plaisir, de chair à luxure au rabais pour matelots devenue chair à torture pour dilettante de l'assassinat.

Car c'est à elles, à elles seules qu'il en veut, l'effrayant et périodique anonyme de Whitechapel.

«Mon affaire est de suriner les p…, est-il écrit à l'encre rouge dans la fameuse lettre de Jack, et je ne cesserai de les éventrer que lorsque je serai bouclé!»

«Aussi la terreur s'est-elle accrue dans tous les quartiers de la capitale, nous écrivait naguère Hector France, le si curieux auteur des Nuits de Londres, elle est surtout visible à Whitechapel. Les grandes artères, il est vrai, n'ont rien perdu de leur aspect ordinaire, bruyant, affairé, tumultueux, mais la nuit, les rues et les ruelles avoisinantes sont désertes. Chacun se barricade chez soi dans la crainte du mystérieux éventreur. Cette panique est quelque peu risible, mais l'aspect est lamentable des infortunées créatures qui, de onze heures du soir à une heure du matin, comptent sur le passant attardé et alcoolisé pour gagner le déjeuner du lendemain ou payer leur triste gîte. N'osant s'isoler ni s'aventurer dans les passages sombres pour leur chasse nocturne, elles se groupent en tas pressés, au coin des carrefours vides, des allées désertes, sous l'arche d'une voûte, contre la grille d'un temple, et hâves, loqueteuses, sordides, effarées, frissonnantes de faim et de froid sous le vent de la nuit et la pluie d'automne, elles se communiquent à voix basse leur commune détresse et leur indicible terreur.»

Oh! ce lamentable et boueux troupeau de Cythère grelottant, les dents serrées, dans l'humide et le noir des rues de Whitechapel, cette morne armée des prostituées attendant, résignées, ou la mort par la faim ou la mort par le couteau! ces angoisses de femmes qui se savent guettées, attendues, épiées, par Jack l'Eventreur, quelle horrible vision! et des gens osent encore vous soutenir que le vice ne porte pas avec lui son châtiment!

Et quel doit-il être, le châtiment ou le vice du sinistre rôdeur nocturne de Whitechapel? à quelles tortures morales, à quelles hantises effroyables de crime et de remords ne doit-il pas être en proie pour en être arrivé à cette sauvagerie carnassière, à cette atroce soif du sang! Car, pour moi, le sinistre maniaque qui hante les bouges de Londres dans l'espoir d'éventrer et de mutiler une misérable et loqueteuse créature, est un vicieux, un homme à terribles troubles cérébraux, un de ces aberrés passionnels, énigme de la médecine moderne et effroi des moralistes, dont, triste vérité à dire à nos voisins d'Outre-Manche, l'Angleterre a le malheureux apanage.

La cruauté aiguë des races blondes, et en particulier des races anglo-saxonnes, n'est un mystère pour personne: il court sous le manteau de la cheminée des clubs de Londres et des grands cercles parisiens certaines histoires et anecdotes princières et ducales auxquelles il ne manque juste dans cet ordre d'idées que le piment rouge de la goutte de sang. Quand M. de Goncourt, dans son roman de la Fausta, a voulu esquisser le portrait d'un sadique, d'un homme aux amours… aux appétits déréglés, maladifs, il a fait son sadique Anglais et a tracé la silhouette de l'honorable George Selwyn, du fameux honorable George Selwyn, dans lequel les gens bien intentionnés voulurent reconnaître un des premiers poètes contemporains des Trois-Royaumes.

J'ai raconté jadis certaine villégiature anglaise entre un groom et une guenon qui illuminait d'une singulière clarté ces mœurs et ces appétits extraordinaires, chose très ordinaire chez nos pudiques voisins d'Albion: l'horrible dans toute cette mystérieuse affaire de Whitechapel, c'est qu'elle est justement très anglaise par son horrible même.

Nous avons eu, certes, en France, et Dumolard, l'assassin des bonnes, et Papavoine, l'égorgeur d'enfants. Mais Dumolard n'était en somme qu'un bandit vulgaire, doublé d'un plus vulgaire assassin; son but était le gain, le vol; il s'adressait à la fille en condition, à la domestique, parce qu'il pouvait mieux exploiter sa crédulité et mener à bien sa sanglante et commerciale affaire. Papavoine, lui, rentrait dans la famille de l'éventreur de Londres; l'enfance attirait, tentait, égarait, armait ses mains meurtrières; l'anonyme égorgeur de Whitechapel a comme la haine de la femme, de la femme galante, de la fille et de son sexe, horrible gagne-pain dont il dépouille le cadavre; voleur de ventres et de sensations charnelles, qu'il emporte pêle-mêle saignants dans un morceau de journal, où il essuie la rouge humidité de ses mains. L'obscurantisme du moyen âge a eu son Papavoine, Gilles de Rais, que le clergé envoya au bûcher; j'y cherche en vain le Jack l'Eventreur de nos chastes voisins. Caligula, Néron, Tibère, Héliogabale sont des affolés, des enivrés de puissance, des efféminés glissés du faste à la cruauté.

Cruels, ils ont la fantaisie