Il y a pourtant des exceptions à la règle, ne serait-ce que pour la confirmer. A preuve Mme Bourgoin qui, bien qu'ancienne danseuse, n'entendait point du tout donner la particule à monsieur son fils, Bourgoin comme sa mère, et engagea procès contre les agissements d'un certain comte Thibaudeau, marchand de plaisir à Lille et père honoraire à Paris pour les besoins de la circonstance.
Circonstances on ne peut plus délicates.
Pour qui n'aurait pas lu les éléments du procès, je les résume en quelques mots.
Il y a quelque vingt ans, Mme Irma Bourgoin avait eu d'un galant inconnu, mais puissant financier, un fils que le père influent, mais prudent, se gardait bien de reconnaître. Il y a quelque temps encore, cet enfant de l'amour était simplement clerc dans une étude d'avoué, quand soudain, gratifié par son père d'un legs de plusieurs millions, il sentait pousser aussitôt en lui des goûts d'indépendance et celui du mariage. Bizarre anomalie, mais il est des choses plus mystérieuses ici-bas.
Epris d'une jeune fille, de naissance irrégulière comme lui, (qui se ressemble s'assemble), il fit connaître à sa mère l'intention d'épouser celle qu'il aimait.
Si Mme Bourgoin jeta les hauts cris, inutile de vous le répéter! Quand on est le fils illégitime d'une danseuse, et possesseur d'une belle fortune, ne se doit-on pas à une héritière, bel et bien légitime de bourgeois cossus et bien posés pour faire enfin souche d'honnêtes gens! A quoi servirait la fortune acquise par les écarts et les entrechats de ces dames du ballet, si les fils d'icelles dûment enrichis et dotés, ne l'employaient à réhabiliter leurs mères! L'avenir, en ce cas, efface le passé; ce fils, millionnaire, amoureux et dénaturé, lui volait sa réhabilitation. Mme Irma Bourgoin refusa son autorisation au mariage.
Ce raisonnement ne toucha pas le jeune homme; il fit part des difficultés rencontrées au père de la jeune fille, M. P…, négociant en tissus, à Paris.
M. P…, qui, lui, n'a pas été danseuse et ne demandait que le bonheur des jeunes gens, commença lui-même par reconnaître sa fille. Puis on songea, tant en feuilletant les Mémoires de Viel-Castel que les adresses du Tout-Paris, que, si on découvrait un père au futur empêché, père de bonne volonté, ou même d'argent comptant, toute difficulté serait aplanie. Un père trouvé, son autorisation au point de vue de la loi détruirait l'effet du refus de la mère, tout s'arrangerait à miracle. Mme Bourgoin nonobstant.
Ce parent honoraire, on le trouvait dans le comte Thibaudeau; le comte Thibaudeau, existence des plus mouvementées, retiré maintenant en province, mais se rendant sur télégramme, lettre chargée ou mandat-poste, frais de déplacement à la charge de l'enfant, en tout lieu de France et de Navarre pour y procéder, contre la forte somme, à la reconnaissance immédiate des fils naturels en quête de l'affection d'un père, et d'autorisations d'un père émanant.
Le temps d'envoyer la dépêche et mon comte Thibaudeau débarquait à Paris, reconnaissait le fils de dame Bourgoin et donnait séance tenante son autorisation à l'hyménée du soupirant.