Après le déjeuner sémite d’hier, le dîner aryen. Frank Harris, enthousiaste, lui, de la Sicile et de l’Hellade, amoureux de la lumière et des mythes ensoleillés de l’archipel ionien, se réclame énergiquement du polythéisme grec et y reconnaît le caractère même de la race pure.
Celtes, Hindous, Basques même, amoureux des forces du monde et poètes d’instinct comme tous les êtres sensibles à la beauté extérieure, ont peuplé les éléments de dieux. Le polythéisme est l’hommage ému de l’homme à la nature, et le premier joug que la race sémite ait imposé à l’univers, c’est justement le christianisme, cette religion juive née à Bethléem, développée à Jérusalem, étroite de morale et sanglante et triste, ennemie de la beauté et des libres instincts de l’amour, la religion de Jéhovah implacable et exclusive, réclamant du sang et des supplices, comme Moloch et Baal. Et, pendant que la conversation artiste et verveuse va du palais Pitti à la pinacothèque de Munich, avec des haltes aux temples de l’île de Philé et aux «Peseurs d’or» de Rembrandt, la pluie crépite aux vitres, la neige floconne sur les montagnes de la Turbie, et un hiver attardé attriste le paysage de promontoires et de golfes de la Riviera, comme le deuil même du catholicisme a enténébré la joie d’exister des vieilles civilisations. Et c’est la prière sur l’Acropole, la divine prière de Renan qui nous hante... «Et cette splendeur, cette extase et cette beauté divine, un petit Juif est venu qui a chassé tout cela.»
Mardi 17 avril.—Toulon. L’«Adversaire», de Bernard Douay. La fièvre, une atroce fièvre prise à Cannes, influence du mistral ou rechute d’influenza, me cloue dans ma chambre d’hôtel. Et, de dehors, c’est le plus beau soleil, le ciel limpide et le bleu de la rade, un soleil de Pâques en triomphe depuis dimanche et et qui doit noyer de lumière les côtes boisées de Sainte-Mandrille, de Tamaris et de Balaguet! Trois jours d’excursions perdus! Des brassées d’œillets soufre et orange, que j’ai envoyé chercher au cours Lafayette, me consolent de leurs corolles de parfums et de clartés; l’air vif entre à flots par mes fenêtres ouvertes, et les rumeurs aussi de vie et de gaieté de ce mardi de Pâques. Et je prends mon mal en patience parce qu’un livre aussi me console et me conforte comme un cri de France et comme un cri de guerre longtemps attendu et enfin poussé.
L’«Adversaire»! Quel adversaire? Ecoutez plutôt un des personnages du livre, M. de Jagellon, en parler. Je transcris:
«—Vous vous demandez sans doute, continua Jagellon, pourquoi, quand je parle ainsi, je hante céans. J’y ai souvent réfléchi moi-même. C’est peut-être qu’au fond je les aime... Leur haute philosophie pratique les rend d’un commerce agréable. A force d’avoir roulé à travers les peuples et les patries, ils ont usé tous leurs angles; ils sont lisses et doux à manier comme des galets... Enfin, c’est une loi profonde de nature que ce qui périt aille à ce qui se décompose. Peut-être y a-t-il une joie farouche pour le passé qui meurt en moi à mesurer ce que le monde perd de noblesse en changeant de maîtres. Car ils sont les vôtres. Les mailles du filet d’or sont tissées plus solidement sur les peuples que ne furent jamais celles du réseau de fer de la féodalité. La féodalité financière durera sans doute plus longtemps que l’autre. Et ce n’est pas MM. Jaurès, Clémenceau et consorts, qu’ILS emploient à mater les dernières forces qui leur sont rivales, qui leur feront obstacle.
»—Vous le dirai-je...
Le regard de Jagellon, tout à l’heure railleur, s’éclaira d’une lueur mystique.
»Cette domination actuelle du peuple «témoin» me frappe comme une des preuves terribles que Dieu, dans son omniscience, appesantit sur la chrétienté qui le nie. Parce que vous oubliez la Vérité du Christ, dont Israël, indestructible et dispersé, demeure comme la vivante pierre de témoignage, le Seigneur l’élève au-dessus de vous et pose son pied sur vos têtes, afin que l’énigme de sa mystérieuse existence vous convainque enfin, et vous force à revenir à lui.»
C’est assez explicite, l’«Adversaire». Et, en regard de cette page un peu sainte-russie, cette profonde, aiguë et spirituelle étude d’âme parisienne, une âme d’élite et élégante bien connue des milieux parisiens.
«Cette âme chatoyante et débile, elle la connaissait comme une petite maison à elle, dont toutes les portes secrètes, les escaliers dérobés lui étaient de longue date familiers. Elle la connaissait d’autant mieux qu’elle pouvait se dire avec orgueil qu’elle l’avait sinon construite, du moins aménagée selon ses plans et ses goûts. Et le monde s’était accordé à admirer son œuvre. Elle avait pris cet homme encore incertain de son propre génie, tâtonnant pour trouver sa voie hors l’obscurité. Ame de seconde main pour ainsi dire, comme en produisent les civilisations vieillissantes, dont la sève créatrice a tari et qui ne sont plus peuplées que de formes et d’échos. Dans cette presse de sensations ténues, reflets de reflets, éclairs de miroirs à facettes, qui le fatiguaient sans résultat de leurs vibrations courtes, s’effaçant l’une l’autre, pareilles aux rides d’un étang mort, cette femme avait jeté le petit morceau de bois sec —cela seulement— autour duquel avait pu s’opérer enfin la cristallisation brillante. Qu’était-ce donc pour accomplir ce prodige? Précisément: rien; la Négation, le Néant. Autour du Vide universel, gentiment réduit aux proportions d’une salonnière, il avait tissé de fils d’araignée la formule ironique et voluptuaire de l’existence qui fut l’Evangile des adultères de cinq à sept. Elle lui avait insufflé ce mépris parfait de l’âme humaine, dont l’élégance ravit ses contemporains. La rencontre de ces deux êtres, ç’avait été comme la mainmise d’Israël sur l’âme de Paris, anémiée par la défaite: Sem vengeant son long abaissement en empoisonnant la race des «goym» de cette science exclusive des basses parties de l’homme où l’ont parqué lui-même deux mille ans d’opprobre.»