Et puis voilà la mer encore, une mer d’huile caressée par une lumière jeune et calme et enfin, dans des zébrures d’or rose et des floconnements de braise éparse sur du vert, voici Oran et Mers-el-Kébir dans l’ardeur enflammée d’un coucher de soleil!
Le bruit de la machine à vapeur, qui fait mouvoir les cylindres invisibles où se développent toutes ces toiles, ajoute encore à l’illusion: c’est bien le halètement d’une machine de paquebot, l’effort continu, trépidant d’une hélice. On est à bord d’un steamer.
Auprès de moi, dans l’ombre, une dame chancelle, se cramponne éperdument au bras de l’homme qui l’accompagne. On la conduit au banc qui règne au fond de la salle, on la déplace, on la fait asseoir. L’illusion est trop forte: la spectatrice a le mal de mer.
Une réflexion: «Epatant! murmure un peintre. Il n’y a plus de peinture: tous les tableaux f... le camp à côté de cela!»
Et l’auteur de cet émerveillement est un M. Gadan, un nom hier inconnu et que maintenant il faut retenir.
Vendredi 22 juin.—La «ville en feu». Dix heures du soir, sur le pont de la Concorde. La ville en feu, c’est l’autre ville, la provisoire, celle dont les palais, les restaurants, les mosquées, les buvettes, les pagodes et les beuglants, les tréteaux et les cathédrales flambent et rougeoient, tous les dimanches, pour la foule et, tous les vendredis, pour les privilégiés à cinq tickets, du pont de la Concorde à la passerelle d’Iéna: le Paris de l’Exposition silhouetté, ce soir, dans un reflet d’incendie sous la voûte nocturne, apparue plus profonde et comme reculée devant toutes ces lueurs.
Le château d’eau marche enfin et dans un braisillement de vitrail encadre sous son fronton versicolore des jaillissements et des cascades de saphirs et de rubis liquides, puis de topazes et de sardoines («Orgeat, absinthe, limonade, bière!» comme goguenardaient déjà les curieux devant les fontaines lumineuses de 1889). Le Trocadéro, faufilé de gros points d’or dans tous les détails de son architecture, échafaude dans la nuit un Orient de ramadan et de bazar: minarets auréolés de lampions, dômes et terrasses illuminés a giorno pour la grande joie des yeux, amusés par ces jeux de l’électricité et des ténèbres. Mais le grand spectacle est dans la travée sombre et miroitante du fleuve, dans la Seine brusquement étranglée par les palais de la rue des Nations et les serres de la rue de Paris et charriant dans ses eaux des reflets et des flammes, la Seine changée en une coulée de lave incandescente entre les pierres des quais et les piliers des ponts.
Oh! la magie de la nuit, de la nuit multiforme et changeante! La porte Binet et ses grotesques pylônes devenus d’émail translucide y prennent une certaine grandeur. Symbole de ce temps, c’est une porte de Byzance, le dôme de je ne sais quelle entrée de Tiflis ou de Samarcande que domine la «Parisienne». Paris, ville d’Orient, Paris conquis par le Levantin, voilà ce qu’enseigne à la foule, s’écrasant sur les ponts et dans les Champs-Elysées, le quotidien incendie de la monstrueuse foire qui bat, là-bas, son plein.
Dans les groupes. «—Ça devient presque beau, cette architecture salamandre. —Oui, quand on ne la voit pas! —La nuit arrange tout. Et puis c’est de l’architecture provisoire: ça ne restera pas. —On a voulu nous éviter des regrets... attention délicate des architectes de M. Picard!... —Aussi, ce que Paris me paraît beau depuis l’Exposition! J’y découvre tous les jours d’anciens coins qui me ravissent. —En dehors des guichets? —Naturellement! —Ainsi, du pont Alexandre (et celui-là, je vous l’accorde, il est d’une belle audace), le grandiose du Louvre et du pont Neuf apparus après les verdures des Tuileries. —Et les fonds de Billancourt et des coteaux de Meudon, le vaporeux même des usines de Javel, commandées par la grande «Liberté» du pont de Grenelle, comme cela se compose, le soir, vers les six heures, vu du pont d’Iéna! —Et les dômes du Sacré-Cœur, dont on a tant médit, comme ils couronnent bien Montmartre et en font une jolie ville italienne, on dirait d’un primitif, vus de l’avenue Montaigne! —En effet, ils s’échelonnent bien, ces dômes romans, et vous consolent quand on sort de la rue de Paris. —Ils en ont pourtant fait couler, de la bonne encore! L’a-t-on assez insultée et vilipendée, cette architecture du Sacré-Cœur! —Mais c’était avant le Manoir à l’envers. —Et la fresque des «Bonshommes Guillaume». —Et l’île Saint-Louis? Jamais je ne l’ai tant aimée que maintenant. —Et le chevet de Notre-Dame! —Vous voyez que l’Exposition a du bon.»
Dimanche 24 juin.—Au Val-Meudon, chez Rodin, une heure après midi.