C’était un homme qui avait du caractère, et le caractère peu endurant. Il était violent, amer, sarcastique, dépourvu d’indulgence et d’un esprit désobligeant. Il ne pardonnait pas à ses ennemis, et on dit qu’il ne ménageait guère non plus ses amis. Il aimait beaucoup à haïr. Il faut dire, à sa louange, que ses haines, comme ses rancunes, n’avaient rien de bas, de personnel, ni même peut-être de très profond; elles étaient l’aliment nécessaire de son génie si particulier, et elles entretenaient constamment sa verve. S’il invectivait souvent certains hommes, c’est qu’il n’aimait pas leurs idées et qu’il était dans son tempérament assez direct de s’attaquer plus volontiers aux hommes qu’aux idées, car ceux-ci lui offraient plus de prise que celles-là. Ou bien, c’est qu’ils lui avaient fait tort en quelque chose. Il était du reste assez facile de le contrarier, et je crois qu’il était né susceptible, facilement irritable, et plutôt malveillant.
Il ne suffisait pas, quoi qu’on en ait dit, d’avoir du succès pour devenir son ennemi. Mais il ne pardonnait pas les succès faciles et obtenus par des moyens de mauvais aloi, car sa conscience d’artiste ne lui en avait jamais permis de tels. Au demeurant, c’était un fort honnête homme de lettres et aussi un fort honnête homme qui ne fit jamais de tort à personne qu’avec des mots. Il est vrai que, contrairement au dicton, quelques-uns de ses mots ne s’envoleront pas et resteront comme des écrits.
Il n’aimait pas beaucoup la plupart de ses confrères. Il n’aimait pas non plus beaucoup les directeurs!... Ah!... Il n’aimait pas non plus beaucoup les critiques. Il avait ses raisons pour cela, et il les donnait volontiers sans trop se faire prier. Il racontait sur les uns et sur les autres beaucoup d’anecdotes où ils ne jouaient pas, en général, des rôles très favorables.
Mais il aimait beaucoup la société des femmes, et je crois qu’elles ne détestaient pas la sienne. Il était fort galant et empressé auprès d’elles. Il savourait leurs mots et d’autant plus qu’elles le régalaient davantage par leur bêtise, leur cruauté ou leur rosserie, et réalisaient ainsi son idéal qui n’était point tendre. Ai-je besoin de dire qu’il était fort misogyne.
Et cette page, parue en tête d’un grand quotidien du matin, est anonymement signée Tout-Paris; pis, l’impression en petits caractères décourage presque le lecteur. Quelle prudence et quelle modestie! Parmi tant d’encre sympathique répandue sur la tombe du mort, j’ai pensé que ces quelques lignes étaient celles qui lui ressemblaient le plus. Comme Henry Becque les eût aimées, ces lignes, surtout écrites sur un autre; et même imprimées de son vivant, je crois qu’il les eût préférées à l’éloge de certains.
Voilà pourquoi je les reproduis.
Mardi, 16 mai.—Onze heures, aux Folies-Bergère. —La souplesse étirée et robuste des corps d’acrobates et des nudités de danseuses, l’aspect de longues fleurs des unes dans le remous des jupes évasées en calice, les jambes fines apparues comme deux pistils, le cambrement brisé des tailles renversées en arrière, tels des grands lys après la pluie, et, balayant soudain le sol, les flots éployés des chevelures; tout cela en vérité forme un vivant, capiteux et captivant spectacle... et après la valse-tourbillon des Dante, cette valse où, vibrante comme une tige d’acier et puis fluide, on dirait comme l’eau, une si étrange fille se contourne et se ploie avec des mollesses d’étoffe, après les exercices de force des hallucinants Paxton, pareils à deux Dioscures dans la soie brillantée de leurs maillots blancs: c’est la gaieté, la furia, la fleur de sang, de santé et de joie, le parfum d’œillet, de jeunesse et de jasmin aussi de cette incomparable fille, toute de souplesse et de déhanchement dans sa mantille et ses pampilles noires, qui a nom la Guerrero.
La Guerrero, c’est-à-dire l’Andalousie en personne cambrée et cabrée dans une Malagueña qui flambe, pétille et qui sent bon, la Guerrero, le plus délicieux visage que j’aie encore vu depuis Miss Saint-Cyr, sur la scène des Folies, la Guerrero, ce bijou rose et noir, cet œillet de chair vive, cette jonquille qui danse, ce grelot d’or d’une veste de torero.
Un vrai spectacle où conduire une femme grosse; on serait sûr d’améliorer la race, si toutes les Parisiennes, en voie d’être mères, allaient voir jouer chaque soir les muscles des Paxton et la taille onduleuse des Dante et de la Guerrero.
Jeudi 18 mai, 9 h. 1/2.—La fête de Vaugirard, boulevard Pasteur, à l’angle des rues de Sèvres et Lecourbe. C’est là que le mouvement, le tumulte et le brouhaha sévissent, c’est le rond-point choisi par tous les manèges: manèges de chevaux de bois, manèges de cochons, balançoires, ballons et montagnes russes. Tous sont pris d’assaut, et, chargé de familles, tout cela tourne, se croise, se rencontre ou paraît se rencontrer, s’effleure et se frôle presque, emporté dans tous les sens, sens parallèles et sens inverses, dans un tourbillon de lumière et de cris.