«Elle suivit ses parents à Rome et partagea leur exil dans les Gaules. Le voyage sur mer l’attrista. La manœuvre des voiles l’inquiétait. Les splendeurs de la capitale de l’empire, les hommages que lui attirait sa grâce étrange et le bruit de ses aventures qui l’y avait devancée, ne dissipèrent point sa mélancolie.
»Près de Lyon, l’âpreté du paysage lui fut une souffrance. Les voies blanches qu’on venait de construire, le fleuve glauque bouillonnant, les plaines rases et la nudité des collines lui faisaient regretter la mollesse des campagnes d’Orient, et elle s’affligeait d’être éloignée du pays des grenadiers, des palmes et des cèdres qui versent une ombre transparente... Ses regards tournés à l’Est devinaient, au delà de cette nature sèche, les longues fleurs rouges et les digitales pareilles à des flammes qui, là-bas, figuraient sur les murs des cités, d’héroïques incendies, et le scintillement des rivières qui s’écoulaient sans hâte vers des lacs tranquilles... Elle cherchait en vain un attrait chez les hommes: les yeux d’acier des Gaulois la glaçaient.
»En Espagne, elle se sentit moins étrangère. Le Tétrarque disgracié s’était établi dans une province méridionale de la Péninsule. Elle y retrouva quelques souvenirs de la terre bien-aimée, dans les feuilles larges des plantes, l’haleine des orangers, les plantations symétriques d’oliviers, l’ondulation des champs de maïs. La peau brune des habitants, leurs yeux sombres, une préférence pour les étoffes multicolores, lui rappelaient, dans une atténuation qui adoucissait son regret, la Galilée et son peuple.
»La Galilée!!!»
La Possession de Charles-Henri Hirsch. Et voilà que toute la prose voluptueuse, nostalgique et savante de M. Charles-Henri Hirsch s’évoque et fleurit dans mon souvenir: toutes les morbides et vénéneuses pages consacrées par lui à la gloire de Salomé, une injure en patois pyrénéen me les a soudain déployées devant les yeux; le début de l’histoire de Salomé, comme il me devient présent surtout.
«Salomé ne vit même pas la tête saignante dans la coupe où, tout à l’heure encore, les figues enflées de lait et les raisins cendrés de Béthunie qu’on dirait pleins de soleil, entouraient des grenades fendues, resplendissantes comme le feu. Elle ouvrit presque ses yeux longs, toujours à demi fermés, sur le bourreau qui apportait l’offrande.
»C’était un géant de Nubie. Il avait sur les reins une peau de tigre d’où le torse, nu, s’élançait tel une colonne d’ébène, avec les bras noueux. L’immobilité de son visage fascinait...
»Toute la nuit Salomé avait pleuré.
»Insensible à l’amoureuse prière de ses yeux longs et aux paroles de miel qu’elle avait murmurées en le frôlant, le Nubien l’avait quittée à la porte pour rejoindre sur le chemin un jeune garçon vêtu d’une tunique hyacinthe que fermait la ceinture bigarrée des courtisanes.