Signé Menou.

(No 2.)

NOTES DU GÉNÉRAL ***,
SUR LA SITUATION DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,
DEPUIS LA FIN DE L'AN VII JUSQU'AU 12 FLORÉAL AN IX.

Les lettres écrites au Directoire exécutif par Kléber, Damas, Dugua,Tallien, Poussielgue, etc., attestent la haine qu'on portait àBonaparte, et le désir de le voir anéanti.Lorsque le général Kléber prit le commandement de l'armée d'Orient, à la fin de l'an VII, il ne put cacher la jalousie qu'il portait à la gloire de son prédécesseur. Tous les établissement faits par celui-ci furent changés, et le système de guerre qu'ont signalé d'éclatans faits d'armes en Égypte et en Italie fut rebuté. Une rivalité entre les généraux ayant fait les campagnes d'Italie, et ceux qui avaient combattu dans le Nord et sur le Rhin, s'établit alors. Dès ce moment, plus d'unité dans l'armée, qui se divisa en deux partis.
Discours injurieux tenus à la mémoire de Bonaparte.
Bonaparte, devenu premier consul, irrita la jalouse ambition deKléber. Il ne tenta rien moins que d'engager l'armée à se déclarerindépendante, pour lutter contre le premier consul.Le général Kléber, zélé protecteur des détracteurs de Bonaparte, manifesta bientôt le désir et le projet de ramener l'armée en France et d'abandonner l'Égypte sans en tirer aucun avantage; c'est en conséquence de ces dispositions que la capitulation d'El-A'rych fut signée.
Après la reddition d'El-A'rych, le commandant reçoit en rentrant ungrade supérieur et une gratification de 10,000 fr.Les moyens employés pour avoir des prétextes justificatifs d'une telle conduite, n'ont pu échapper, même aux moins clairvoyans.
Mutinerie des troupes excitée à Damiette et à Alexandrie. La soldearriérée de huit mois.
À la bataille de Mattariëh, si les troupes eussent étéabandonnées à leur impulsion ordinaire, il ne retournait pas un Turcen Syrie; la méthode théorique employée dans cette affaire, permit aucontraire à cette armée de reprendre l'offensive peu de temps après.La mauvaise foi du cabinet de Saint-James a sauvé à l'armée française la honte de l'évacuation, en l'obligeant de reconquérir l'Égypte sur les Osmanlis, maîtres d'une partie des forts, et répandus dans la ville du Caire.
Plusieurs parlementaires sont envoyés et reçus par terre et par mer.L'impossibilité de renouer des négociations avec succès, était assez démontrée par la perfidie des Anglais, et par le sentiment des forces de l'armée. Cependant le général Kléber, fidèle à son plan, chercha les moyens de se rapprocher des Anglais pour traiter de nouveau, et leur laisser l'Égypte.
Arrivée du chef de brigade Latour-Maubourg et du général Galbo.Des ordres exprès du gouvernement vinrent déranger son projet; mais pour cela il ne s'obstina pas moins à partir lui-même avec quelques uns de ses plus zélés partisans. Un défaut de combinaisons et des circonstances particulières l'en empêchèrent.
Réquisitions faites en nature, en bestiaux, et accompagnées des plusdures vexations.Pendant qu'on se disposait ainsi à abandonner la conquête de l'Égypte, et qu'on flattait les troupes de l'espoir de rentrer dans leur patrie, l'administration du pays était totalement négligée, ou remise à des agens dignes de leur ministère.
Les Cophtes employés à ces recouvremens.
Prétexte de mauvaise volonté ou d'intentions hostiles supposées auxhabitans pour piller impunément des villages.Les habitans du pays furent souvent exposés aux extorsions des commandans militaires, qui, appuyant de la force des armes les prétentions des agens particuliers, et croyant leur départ prochain, pressuraient d'autant pour en retirer le plus possible.
Il avait été retiré de l'Égypte plusieurs millions, et jamais il n'yavait un sou disponible pour la solde.Malgré ces avanies et ce qu'on retirait en avances sur le myri des villages, la solde de l'armée était arriérée de près d'un an, et les principaux chefs d'administration étaient créanciers du gouvernement de sommes considérables.
C'est dans cet état de choses en Égypte que le général Kléber fut assassiné par un émissaire du visir.
L'armée vit avec plaisir la bonne résolution de son nouveau chef.Le commandement échut alors au général Menou, qui, fidèle à l'honneur et à son pays, prévint l'armée, par une adresse, qu'il ne ferait rien d'indigne d'elle, et qu'il n'agirait que d'après les ordres du gouvernement.
Propos indécens tenus par quelques individus.Les partisans de l'évacuation trouvèrent dans le nouveau commandant un antagoniste sévère, aussi cherchèrent-ils à jeter de la défaveur sur toutes ses opérations.
Le général Menou sentit la nécessité d'extirper les grands abus d'administration militaire et civile, et d'y suppléer par des réglemens sages.
Réforme des commissaires des guerres.Une réforme fut ordonnée dans l'administration militaire, et un système organisateur, en assurant la subsistance et la solde de la troupe, détermina la quotité d'impositions, à laquelle seraient assujettis les habitans, en les déchargeant des avanies et extorsions sous lesquelles ils gémissaient depuis trop long-temps.
Les fournitures de subsistances représentées par une indemnité ennuméraire. Les hôpitaux bonifiés, les corps chargés de leurhabillement.
Fixation des droits faciles à recouvrer sans être à charge auxpaysans. Les Cophtes ne sont plus chargés des recouvremens.Les commandans militaires chargés de surveiller la perception sanspouvoir rien exiger.
Contentement général des habitans sur ce changement.La confiance succédait alors à la crainte, et les communications entre les habitans et les Français furent sincères et faciles.
Les administrateurs réformés, accoutumés à grossir leur bourse du produit de leurs extorsions, et ne pouvant continuer, cherchèrent à sauver leur fortune en se joignant aux partisans de l'évacuation.
Écrit relatif à Daure, promu au grade d'inspecteur général aux revues.Des lettres anonymes furent écrites, et peignirent le général Menou sous les plus noires couleurs.
La masse de l'armée resta inaccessible à toutes les dissensions, et on s'acharna davantage en raison de la résistance qu'on éprouvait à l'ébranler.
Les troupes sentaient trop bien l'avantage du nouveau système, aussi restèrent-elles toujours attachées, par l'estime la mieux méritée, au général qui, après l'avoir fait solder de ses arriérés, lui assurait une bonne subsistance, et cherchait tous les moyens de lui être avantageux en remplissant les intentions du gouvernement.
L'opinion inébranlable de l'armée convainquit les propagateurs de l'évacuation et ses partisans, réunis par d'autres motifs, qu'ils ne pouvaient la détacher de son chef.
Les généraux Reynier, Damas, Lanusse, Verdier: le premier,jaloux du commandement de l'armée; le deuxième, tenant au systèmed'évacuation, et peut-être encore plus au trésor de Kléber.Des hommes marquant par les premiers grades militaires, et fatigués de l'inaction peu lucrative où ils étaient réduits, levèrent enfin le masque, et se présentèrent chez le général pour lui demander raison des changemens qu'il avait établis dans l'administration, et pour l'engager à rétablir les choses dans le même état qu'elles étaient avant qu'il prit le commandement de l'armée.
Le troisième, soupçonné d'avoir toléré des dilapidations, avait étérelevé du commandement d'Alexandrie; où il avait introduit desofficiers anglais dans les fêtes.
Le quatrième, d'une immoralité reconnue et par ses vexations commisesdans le Delta et ailleurs.
Et tous les quatre, irrités de ne pouvoir plus abuser de leur autoritépour se procurer de l'argent par des moyens peu délicats, s'étaient,avec leurs partisans, déclarés les antagonistes du général qu'ilsavaient même résolu de faire arrêter; ils avaient en conséquenceattiré dans leur parti les chefs de brigade Pepin et Goguet.
La réponse ferme et positive du général Menou, étonne les réclamans.Le général en chef, étonné d'une démarche qui pouvait avoir les conséquences les plus fâcheuses, et assuré des bons effets du nouveau mode d'administration, répondit positivement qu'il ne changerait rien de ce qu'il avait ordonné, parce qu'il n'avait rien fait qui ne fût conforme aux intérêts de l'armée et du gouvernement. Il promit en même temps de laisser leur procédé ignoré.
Le premier consul ayant confirmé le général Menou dans le commandementde l'armée, les dissidens se taisent, n'ayant plus de prétexte à luiopposer.Ce parti, désespéré de n'avoir pu arracher au général Menou l'estime, la bienveillance de l'armée, la confiance et le respect des habitans, ne s'obstina pas moins à poursuivre sa chute, et crut en assurer le succès, en faisant manquer les opérations militaires si l'ennemi se présentait.
Des Anglais, sous prétexte de négoce, voyageaient en Égypte; ilspouvaient être suspectés d'espionnage.Le moment parut favorable, et vraisemblablement ces dissensions le devancèrent.
Les dissidens attendent l'arrivée d'une armée ennemie pour entraver etfaire échouer les opérations militaires du général en chef.Les Anglais rassemblaient des troupes à Rhodes, et le visir, réunissant des troupes en Syrie, menaçait l'Égypte.
Les troupes avaient été rassemblées au Caire pour s'assurer de leursbonnes dispositions, et pour empêcher la propagation du systèmed'évacuation, en leur en montrant le ridicule par la réunion desforces qu'on pouvait opposer aux ennemis du dehors.Les rapports de Syrie apprirent qu'un corps de dix à quinze mille Turcs était posté à El-A'rych, et que le gros de cette armée était prêt à se mettre en marche.
Pour prévenir les mouvemens de cette armée turque, et la battre avant qu'elle mit le pied sur le terrain cultivé, des troupes furent réunies au Caire; on tira à cet effet des détachemens de Damiette et d'Alexandrie.
La saison des débordemens n'était pas encore venue, on ne devait pas craindre les Anglais.
L'armée d'Orient était répartie le 10 ventôse comme il suit:
Dans la Haute-Égypte.
2 bataillons de la 21e légère, avec le général Donzelot.
Salêhiëh, Belbéis, le Caire, Boulac et Gisëh.
4e légère. Le général en chef.
Le général de division Lagrange, chef de l'état-major général.
Belliard, commandant le Caire.
Galbo, adjoint de la place.
Duranteau, idem.
Reynier, général de division.
Robin, général de brigade.
Baudot, idem.
Lanusse, général de division,
Silly, général de brigade.
Valentin, idem.
1er bataillon de la 21e légère.
22e légère.
9e de ligne.
13e de ligne.
18e de ligne.
69e de ligne.
85e de ligne.
88e de ligne.
1 bataillon de sapeurs.
4 régim. de cavalerie.
Les guides.
Les Cophtes, Grecs et Syriens.
Le Caire, Boulac et Gisëh.
1,000 hommes et 200 chevaux venus d'Alexandrie et de Damiette. Samson, général du génie.
Bertrand, idem.
Songis, général d'artillerie.
Fautrer, idem.
Roize, général de cavalerie.
Boussard, idem.
Bron, idem.
Damas, Destaing, Alméras et Morand.
Les dromadaires.
2 compagnies d'artillerie légère.
Le parc d'artillerie.
Alexandrie et Aboukir.
61e de ligne. Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire. Le gén. de division Friant.
75e de ligne.
3e de dragons.
18e de dragons;
1re comp. d'artill. légère.
Rosette, Rahmaniëh et le Delta.
1 bataillon de la 75e. Le général Zayoncheck.
Le général Délegorgue.
2 bataillons de la 25e.
Damiette et Lesbëh.
2e légère. Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire. Le gén. de division Rampon.
32e de ligne.
20e dragons.
1re comp. d'artill. légère.
Une flotte parut à la vue d'Alexandrie le 10 ventôse; on signala cent trente-cinq voiles ayant le cap à Aboukir. Elle mouilla dans la baie le 11. Le général Friant expédia aussitôt des courriers au Caire et à Damiette pour prévenir de ce mouvement. Les courriers arrivèrent le 13 à leur destination. Le général Friant prit position sur les hauteurs d'Aboukir avec les troupes de la garnison d'Alexandrie; le général Zayoncheck fut posté à la Maison Carrée, entre Rosette et Aboukir, avec un bataillon de la 75e et le 3e régiment de dragons.
Deux bataillons de la 25e, détachés dans le Delta, reçurent l'ordre de se porter sur Rahmaniëh, avec soixante-dix chevaux du 20e.
La division Lanusse partit du Caire avec un régiment de cavalerie, pour marcher sur Aboukir à grandes journées.
Le général Rampon rassembla toutes les troupes sous ses ordres à Damiette, pour être prêt à exécuter tout mouvement. Les détachemens tirés d'Alexandrie et de Damiette partirent du Caire pour rejoindre leur division à marches forcées; celui de Damiette y arriva le 18 ventôse, avec le général Morand.
Par les rapports ultérieurs, le général Friant assurait qu'il n'y avait pas de troupes de débarquement sur cette flotte, et qu'il répondait de repousser toute tentative sur le rivage.
Ensuite de cette assurance, le mouvement des troupes en marche fut retardé; le régiment de cavalerie aurait pu, sans ce retard, arriver le 17 à Aboukir.
Le général Zayoncheck avait prévenu le général Friant de ce mouvement.L'ennemi, sans montrer ses troupes, faisait des manœuvres pour rapprocher ses bâtimens, et exerçait journellement ses chaloupes.
De gros bâtimens de transport chargés de troupes avaient été poussés aussi près de terre que possible; les chaloupes de tous les bâtimens de la rade les avaient accostés.
Les généraux Samson et Bertrand tenant aussi au système d'évacuation,étaient présens à l'affaire. Tout en convenant du grand ordre mis parles Anglais dans leur débarquement, ils assuraient que s'ils seprésentaient encore, ils ne douteraient pas du succès des efforts queferaient les troupes pour l'empêcher.Le 17 ventôse, par un temps très calme, toutes les chaloupes furent chargées de troupes, et se dirigèrent sur la terre, avec beaucoup de célérité, d'ordre et d'ensemble, sous la protection d'embarcations armées. Elles débarquèrent au nord-ouest de la baie, point le mieux reconnu pour la facilité d'un débarquement, ainsi que pour l'avantage d'une bonne position militaire et sa proximité. Elles présentèrent en même temps un front de bataille de trois à quatre mille hommes.
Les troupes du général Friant, qui comprenaient la 61e, deux bataillons de la 75e, le 18e régiment de dragons, et soixante-dix chevaux du 20e, étaient campées en arrière des mamelons, et avaient leurs avant-postes sur les points les plus saillans; lorsque ces avant-postes virent les mouvemens ennemis, ils se replièrent sur le corps de bataille; les corps étaient par colonnes en masse.
Malgré les meilleures intentions du général Friant et son violentdésir d'acquérir une nouvelle gloire, on ne peut s'empêcher de luireprocher d'avoir mis trop de méthode et de lenteur dans sesmanœuvres. C'est particulièrement ce qui lui a fait éprouver desrevers.La 61e, après s'être déployée, se porta sur le point le plus saillant. Pendant qu'elle exécutait sa manœuvre, l'ennemi se portait sur le même point. Ces deux corps se rencontrèrent au sommet. Là s'engagea un combat opiniâtre; les Anglais qui se présentèrent de front furent repoussés avec vigueur jusque dans leurs chaloupes par les grenadiers de la 61e; cette demi-brigade se trouvant débordée sur ses flancs, et exposée à un feu très vif, fut obligée de se retirer pour n'être pas enveloppée. La 75e fut aussitôt mise en mouvement pour soutenir la 61e; à son approche elle essuya un feu très vif, qui, dirigé sur sa masse, lui fit éprouver une perte considérable, et l'empêcha de se déployer; elle se retira après avoir laissé ses chevaux d'artillerie, ses canonniers et ses pièces sur le champ de bataille. Les efforts de l'infanterie n'ayant pu retenir l'ennemi, une charge fut ordonnée à l'escadron du 20e régiment de dragons. Quoique fournie avec beaucoup de courage et de vélocité, elle ne put entamer assez sensiblement la ligne ennemie. Le 18e reçut à son tour l'ordre de charger. Les pertes qu'il éprouva l'empêchèrent de finir sa charge.
L'ennemi n'ayant pu être ébranlé par les efforts de ces différens corps, le général Friant, craignant de compromettre la sûreté d'Alexandrie, ordonna la retraite sur cette place.
Le général Zayoncheck avait proposé au général Friant de réunir lescorps que chacun d'eux commandait, pour multiplier les moyens derésistance au débarquement.Pendant cette affaire d'Aboukir, le général Zayoncheck était posté à la Maison Carrée avec cinq cents hommes d'infanterie et le 3e régiment de dragons; lorsqu'il en apprit le résultat, il se rendit à Alexandrie, pour aider le général Friant à couvrir cette place.
D'une seule marche le général Zayoncheck se rendit à Alexandrie enpassant entre les lacs Maadiëh et Maréotis.«Si les troupes postées à la Maison Carrée avaient été réunies à celles du général Friant, les Anglais étaient culbutés.
«Les positions les plus saillantes n'étant pas gardées, l'ennemi s'en est emparé sans obstacle.
«Les corps ayant donné partiellement, ont été écrasés tour à tour par le feu de l'ennemi.
«L'ordre en colonnes demandant du temps pour déployer, et offrant à l'ennemi plus de moyens de destruction, lui a donné l'avantage de prendre les positions avantageuses, d'où il dirigeait tous ses feux avec succès.
«La cavalerie aurait dû charger au moment où les troupes se formaient en débarquant et non après que ces mêmes troupes étaient en ordre et enhardies par la résistance qu'elles avaient opposée aux efforts de l'infanterie. Ce premier choc les aurait confondues et renversées.»
Les Anglais, après la retraite du général Friant, continuèrent leur débarquement; on évalue le nombre de leurs troupes de quinze à dix-huit mille hommes. Le blocus du fort d'Aboukir fut formé.
Le général en chef ayant été instruit par le général Friant du peu de succès qu'il avait obtenu, ordonna un mouvement général de troupes sur Rahmaniëh, en prescrivant d'y apporter beaucoup de célérité.
Le général Friant ayant relevé le général Lanusse dans le commandementd'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de la mésintelligence, dumoins peu de rapprochement.Dans cet intervalle, le général Lanusse arriva à Alexandrie avec sa division et un régiment de cavalerie. Il se concerta avec le général Friant sur les moyens de prendre l'offensive.
Les troupes des deux divisions partirent en conséquence d'Alexandrie le 21 ventôse, et prirent position, leur droite appuyée au lac Maadiëh, et leur gauche à la mer, à hauteur de l'Embarcadère; elles étaient protégées par vingt-quatre pièces de canon.
La tranchée ouverte et les batteries établies, le fort capitula le 27ventôse.L'armée anglaise était alors occupée à couvrir le siége d'Aboukir.
Le 22 ventôse, les reconnaissances de cavalerie apprirent que l'ennemi faisait un mouvement général; les troupes prirent leur rang.
Le général Lanusse voulant se faire un mérite de les battre sans laparticipation du général Menou, les attaqua comme un homme trop assuréde la victoire.Par un mouvement d'impétuosité qui lui était naturel, le général Lanusse, oubliant les dispositions convenues avec le général Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, à un bataillon de la 4e légère, de l'attaquer de vive force. Ce bataillon ne pouvant renverser une aussi forte masse, fut soutenu par un second, et celui-ci aidé par un troisième, ainsi successivement, jusqu'à ce que toutes les troupes de cette division, battues séparément, eussent tellement souffert de leur opiniâtreté à soutenir les efforts d'un ennemi supérieur, qu'elles furent obligées de se retirer.
Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux divisions.Le général Friant, entraîné par le mouvement de l'autre division, se trouva dans la nécessité de l'imiter sans obtenir plus de succès.
L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanquée de colonnes en masse, une charge de cavalerie fut ordonnée; l'audace avec laquelle on la fournit, ne répondit pas à l'attente qu'on en avait conçue. Le feu trop vif de la ligne ennemie l'obligea à la retraite.
Après une perte assez considérable en hommes, en chevaux et en artillerie, les deux divisions vinrent prendre position sur les hauteurs à l'est d'Alexandrie.
Suite des dissensions des généraux par la répugnance de quelques unsd'entre eux à exécuter les ordres du général Menou.Les mêmes causes qui ont empêché le général Friant de s'opposer au débarquement le 17, ont facilité le succès de l'armée anglaise le 22. On peut même ajouter que le général Lanusse, jaloux de battre l'ennemi sans les ordres du général en chef, s'était trop laissé emporter par cette avide passion de gloire.
Pendant la marche de l'armée, les propagateurs de l'évacuationreproduisirent ce système en tâchant de démontrer l'impossibilité debattre les Anglais, et de faire perdre au général en chef la confiancede l'armée.Le général en chef continua de marcher sur Alexandrie avec l'armée. Elle y fut réunie le 29 ventôse, après midi.
Les positions de l'armée ennemie furent aussitôt reconnues par le général en chef et les officiers du génie.
L'attaque fut résolue pour le 30, avant le jour; l'ordre en fut donné avec les instructions comme suit:
Le général Lanusse, ayant sous lui la 4e légère, les 18e, 69e, 88e de ligne, devait attaquer la redoute de gauche, point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en arrière du camp des Romains.
Le général Rampon, avec les carabiniers de la 2e légère et la 32e de ligne, soutenait cette attaque en suivant le mouvement de l'ennemi.
Le général Destaing, avec les grenadiers du bataillon grec, et un bataillon de la 21e légère, faisait l'avant-garde à la droite du général Rampon.
Le général Friant, avec les 25e 61e et 75e de ligne suivait le mouvement sur la droite.
Les généraux Reynier et Damas n'avaient pas reçu l'ordre de suivre lesmouvemens de l'armée. Le premier devait être à Belbéis, et le seconddans la Haute-Égypte.Les 13e et 85e, sous les ordres du général Reynier, devaient également suivre le mouvement.
Une fausse attaque devait être faite par les dromadaires vers Béda, et trois cents chevaux sous les ordres du général Bron devaient harceler continuellement l'ennemi dans cette partie.
Tous les généraux chefs de colonnes furent assemblés le 29 au soir parle général en chef. Ils convinrent de l'uniformité et de l'ensembledes mouvemens pour l'exécution des dispositions de l'ordre, qui furentunanimement approuvées.La cavalerie, sous les ordres du général Roize, devait agir suivant les circonstances.
Le 30, à deux heures du matin, les colonnes prirent leurs positions.
Au signal convenu, les dromadaires firent avec succès leur fausse attaque; les différentes divisions se mirent en mouvement; les troupes, brûlaient d'impatience d'atteindre l'ennemi. Si leur bonne volonté et leur courage ont été mal dirigés, et si le succès n'a pas couronné leurs efforts, elles le doivent aux mauvaises dispositions du général Lanusse, et aux plus mauvaises intentions d'autres personnes, qui, pour faire échouer le plan du général Menou et satisfaire leur vil intérêt et leur ambition, leur ont sacrifié l'intérêt de la France, le sang des braves et la gloire de l'armée.
Si l'affaire du 30 a été manquée, en voici les causes:
«Les troupes devaient être rangées sur deux lignes, ayant des éclaireurs en avant.
Mauvaises dispositions du général Lanusse; en contrevenant à ce quiétait convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur au jeu del'artillerie.La division Lanusse, attaquant le point majeur, fut au contraire rangée par colonnes en masse, ayant ses grenadiers et carabiniers en queue. Quelques coups de canon de front et par le flanc suffirent pour la mettre en désordre. Le général Lanusse ayant eu la cuisse cassée, elle se jeta à droite.
Lanusse en mourant s'écria avec une espèce de satisfaction: «qu'ilétait f... ainsi que la colonie.»
Daure, très actif antagoniste du général Menou, vint se mêler àl'affaire, et dévia une colonne des meilleures troupes.«La première ligne de grenadiers et de carabiniers, sous les ordres du général Rampon, fut entraînée sur la droite par les cris de l'inspecteur aux revues Daure; et là, elle s'accula aux troupes en désordre de la division Lanusse, qui arrêtèrent son mouvement.
L'adjudant commandant Sornet a été tué en montant à la redoute. Lechef de bataillon Soulier et le capitaine Audibert y ont été faitsprisonniers.«La deuxième ligne marcha directement sur le flanc gauche de la redoute, qu'elle ne put enlever de force, parce qu'elle était réduite à une poignée d'hommes, exposés à un feu de front, de flanc et de revers.
Le général Destaing ayant été blessé, et ses troupes étantenveloppées, furent obligées de se faire jour à travers une ligneennemie pour se retirer.«Les troupes sous les ordres du général Destaing atteignirent leur but en perçant la ligne ennemie, mais, n'étant soutenues par aucun autre corps, elles furent obligées de céder au nombre et à l'avantage de la position.
Le général Friant tenait trop à la méthode théorique; il n'agit pasassez vivement.«Les divisions Friant et Reynier, continuellement exposées au feu de l'artillerie, ne furent jamais mises à portée de rien entreprendre d'offensif.
Le général Reynier ayant reçu plusieurs fois l'ordre d'avancer, n'enresta pas moins dans l'impassibilité. Le général Lagrange lui en portalui-même l'ordre sans plus de succès.
Les généraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti, sibien que leurs partisans s'appellent Reyniéristes, et distinguent ceuxdu gouvernement par l'épithète de Menouistes.
Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle rencontra;les obstacles s'étant multipliés au milieu des tentes ennemies et destrous de loup, elle se retira ayant eu le général Roize tué, legénéral Boussard blessé, et avec lui plusieurs chefs.«La cavalerie fournit une charge qui lui attira l'admiration même de ses ennemis. Si une ou deux des divisions qui n'avaient pas donné l'eussent soutenue, le succès de la journée était assuré.»
Les partisans de l'évacuation profitèrent de ce revers et présentèrentavec satisfaction le tableau de la situation de l'armée après lestrois affaires, pour prouver l'impuissance de nos armes, et produireleur système.La même fatalité qui fit manquer les journées des 17 et 22, vit produire les mêmes résultats le 30.
C'est dans cette dernière journée qu'on vit l'intérêt de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, à la satisfaction de faire échouer le parti opposé.
Des lettres alarmantes écrites au Caire et dans d'autres lieuxpeignaient l'armée sous les plus sombres couleurs; si bien qu'au Caireles Français se précipitaient et se retranchaient avec confusion dansla citadelle.Après cette affaire, l'armée prit position devant Alexandrie; on choisit le terrain le plus propre à être fortifié, pour couvrir cette place. La ligne de retranchement appuyait sa droite en arrière du port sur le canal, et sa gauche en avant du Pharillon, à huit cents toises environ, en avant de la vieille enceinte.
Les nouvelles officielles dessillèrent bientôt les yeux, en détruisantles impressions produites par les premières.Les Anglais continuèrent de fortifier leur position, et d'y joindre de nouveaux ouvrages.
L'armée sut aussitôt distinguer et vouer à l'indignation et au méprisles auteurs de ces procédés et du peu de succès de nos armes.Les Français, de leur côté, mirent beaucoup d'activité dans leurs travaux.
Le même jour, 30 ventôse, il fut envoyé au général Morand, qui commandait la 3e légère, le dépôt du 32e de ligne, un escadron du 20e régiment de dragons et une compagnie d'artillerie légère, l'ordre de partir de Damiette avec toutes ces troupes, les administrations et les hôpitaux, pour se rendre à Rahmaniëh, en laissant sur le Nil et sur le lac Menzalëh les bâtimens armés qui y étaient, pour défendre l'entrée des différens boghaz, et deux cents hommes pour les garnisons de Lesbëh, et les quatre tours sur les boghaz.
Les courriers ayant été arrêtés ou assassinés par les Arabes, l'ordre ne parvint point au général Morand; il reçut cependant une lettre d'avis.
En arrivant à Damiette, l'aide-de-camp est étonné de voirles bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de voirces dispositions ordonnées par le général Morand, qui ne peut êtreaccusé d'ineptie.L'aide-de-camp du général Rampon ayant été envoyé à Damiette pour y porter l'ordre de ce mouvement, y arriva le 21 germinal; il sut que la tour d'Omm-Faredge avait été évacuée sans qu'on y vît l'ennemi, et que les demi-galères, les avisos et les embarcations armées, existant dans cette partie du Nil et sur le lac Menzalëh, avaient été coulés par ordre du général Morand.
Le général Morand avait été chargé de s'aboucher avec les Turcs par legénéral Kléber, avant la capitulation d'El-A'rych. Il paraît qu'iltint beaucoup à voir s'exécuter les ordres et les instructions dont ilétait alors nanti.Après l'affaire du 30, la 85e part pour Rahmaniëh.
Après l'affaire du 30, quelques bâtimens turcs de transport parurent,et joignirent quelques troupes turques aux Anglais.On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de Turcs marche sur Rosette, et qu'à leur approche cette ville avait été évacuée.
Le général Valentin part aussitôt d'Alexandrie avec le 7e régiment de hussards et la 69e de ligne, pour aller couvrir Rahmaniëh.
Les Anglais, toujours perfides, exécutent strictement les ordres deleur gouvernement, en retenant comme prisonnière la garnison du fort,qui devait se retirer avec armes et bagages.L'ennemi, après s'être emparé de Rosette, fait le siége du fort Julien. La garnison de ce fort, après avoir repoussé trois assauts et eu son commandant tué sur la brèche, capitule.
Le général Donzelot se réunit au général Belliard après s'être assurédes bonnes dispositions de Mourâd-Bey.La garnison du Caire se renforce des troupes descendues de la Haute-Égypte pour couvrir cette place menacée par un ramassis d'hommes de toute nation et de toute secte, rassemblés par l'or des Anglais.
Les troupes au Caire comprennent le 9e de ligne, la 22e légère,cent hommes de la 21e, tous les dépôts de cavalerie, etvingt-quatre à trente pièces de campagne.
Quoiqu'il eût été facile de chasser ce ramassis de troupes, en faisantmarcher les troupes du Caire, le général Belliard, partisan desdétracteurs du général Menou, convoqua un conseil de guerre qui décidaqu'on devait attendre l'ennemi sous les murs du Caire, et couvrircette place.Les forts de Salêhiëh et de Belbéis ayant été démolis, ce ramassis de troupes est entré sans coup férir dans le pays cultivé, où ces gueux paraissent plutôt disposés à faire du butin, qu'à chercher à se battre.
Ce parti a poussé un avant-poste jusqu'à El-Anka.
Rien ne contraste mieux avec le système des propagateurs del'évacuation, que l'intérêt que le peuple égyptien prend à l'arméefrançaise, et la satisfaction qu'il éprouverait à nous voir paisiblespossesseurs de l'Égypte.Malgré cette apparition d'une armée anglaise et d'une armée prétendue turque, les habitans du pays s'intéressent au succès de nos armes, et verraient avec satisfaction les Français triompher de ces deux ennemis.
Les Anglais, après avoir assuré leur position par de bons retranchemens, et voulant interrompre les communications d'Alexandrie avec le reste de l'Égypte, coupèrent, le 24 germinal, la digue qui empêchait les eaux du lac Maadiëh de se répandre dans le bassin du lac Maréotis; depuis lors un écoulement considérable se fait par plusieurs grandes saignées.
Si cette grande étendue d'eau gêne les communications d'Alexandrie à Rahmaniëh, elle sert à couvrir le plus grand front d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une ligne de quinze à dix-huit cents toises à garder.
La majeure partie de l'armée ennemie s'est portée sur Rosette; elle a établi sa première ligne, la droite appuyée à Edko, et la gauche au Nil, derrière un grand canal et un vaste terrain très fangeux; la seconde ligne est à la position d'Aboumandour, en avant de Rosette.
Le général de division Lagrange partit d'Alexandrie avec la 4e demi-brigade légère, la 13e de ligne et le 20e régiment de dragons, pour se réunir aux 7e de hussards, 22e de chasseurs, 3e et 15e de dragons, 69e, 85e de ligne et 2e légère, et former un camp d'observation en avant de Rahmaniëh.
Quoique l'armée ait été, dans ces trois affaires, la victime des dissensions de quelques généraux, elle n'en paraît pas moins bien disposée à faire repentir l'armée anglaise d'être venu tenter le sort des armes, avec des vétérans accoutumés à avoir la victoire pour résultat, et l'honneur de bien servir leur pays pour récompense.
Le lieutenant-général ****.

(No 3.)