J'étais dans l'intention de récapituler ici tous les faits disséminés dans cet ouvrage; mais j'ai pensé que quelque force qu'ils pussent acquérir par leur réunion, elle n'équivaudrait jamais à celle de ce dernier résultat. Je le consigne, pour ainsi dire nu et dépouillé de toutes réflexions, pour qu'il puisse marquer d'une manière plus frappante l'époque où nous sommes parvenus, et devenir garant de celle où il nous faut arriver. En attendant, on peut toujours conclure de la plupart de mes observations, de celles sur-tout qu'on a puisées dans ces deux dernières VUES, que l'enfant, connu sous le nom de sauvage de l'Aveyron, est doué du libre exercice de tous ses sens; qu'il donne des preuves continuelles d'attention, de réminiscence, de mémoire; qu'il peut comparer, discerner et juger, appliquer enfin toutes les facultés de son entendement à des objets relatifs à son instruction. On remarquera, comme un point essentiel, que ces changemens heureux sont survenus dans le court espace de neuf mois, chez un sujet que l'on croyait incapable d'attention; et l'on en conclura que son éducation est possible, si elle n'est pas même déjà garantie par ces premiers succès, indépendamment de ceux qu'on doit nécessairement espérer du tems, qui dans sa marche invariable, semble donner à l'enfance, en force et en développemens, tout ce qu'il ôte à l'homme au déclin de la vie[14].
[14] C'est aux Observateurs éclairés à venir s'assurer par eux-mêmes, de la vérité de ces résultats. Eux seuls peuvent juger de la valeur des faits, en apportant à leur examen un esprit judicieux et versé dans la science de l'entendement. L'appréciation de l'état moral de notre sauvage, est plus difficile qu'on ne pense. L'expérience journalière et toutes les idées reçues, sont là pour égarer le jugement. Si l'habitude où nous sommes, dit Condillac dans un cas assez analogue, de nous aider des signes, nous permettait de remarquer tout ce que nous leur devons, nous n'aurions qu'à nous mettre à la place de ce jeune homme, pour comprendre combien il pouvait acquérir peu de connaissances; mais nous jugeons toujours d'après notre situation. Il faut encore, pour juger sainement, en cette circonstance, ne pas tenir l'enfant pour vû après un seul examen; mais l'observer et l'étudier à diverses reprises, dans tous les momens de la journée, dans chacun de ses plaisirs, au milieu de ses petits exercices, etc.; toutes ces conditions sont de rigueur. Elles ne suffisent même pas, si, pour établir une exacte comparaison entre le présent et le passé, l'on n'a vu de ses propres yeux, le Sauvage de l'Aveyron dans les premiers mois de son séjour à Paris. Ceux qui ne l'ont point observé à cette époque et qui le verraient actuellement, ne trouveraient en lui qu'un enfant presqu'ordinaire, qui ne parle point; ils ne pourraient moralement apprécier la distance qui sépare ce sujet presqu'ordinaire, du Sauvage de l'Aveyron, nouvellement entré dans la société; distance en apparence bien légère, mais véritablement immense, lorsqu'on l'approfondit, et qu'on calcule à travers quelle série de raisonnemens nouveaux et d'idées acquises, il a dû parvenir à ces derniers résultats.
Et cependant, quelles conséquences majeures, relatives à l'histoire philosophique et naturelle de l'homme, découlent déjà de cette première série d'observations! Qu'on les rassemble; qu'on les classe avec méthode; qu'on les réduise à leur juste valeur, et l'on y verra la preuve matérielle des plus importantes vérités, de ces vérités dont Locke et Condillac ne durent la découverte qu'à la force de leur génie et à la profondeur de leurs méditations. Il m'a paru, du moins, qu'on pourrait en déduire:
1o. Que l'homme est inférieur à un grand nombre d'animaux dans le pur état de nature[15]; état de nullité et de barbarie, qu'on a sans fondement revêtu des couleurs les plus séduisantes; état dans lequel l'individu, privé des facultés caractéristiques de son espèce, traîne misérablement, sans intelligence comme sans affections, une vie précaire et réduite aux seules fonctions de l'animalité.
[15] Je ne doute point que si l'on isolait, dès le premier âge, deux enfans, l'un mâle, l'autre femelle, et que l'on en fît autant de deux quadrupèdes, choisis dans l'espèce la moins intelligente, ces derniers ne se montrassent de beaucoup supérieurs aux premiers dans les moyens de pourvoir à leurs besoins, et de veiller, soit à leur propre conservation, soit à celle de leurs petits.
2o. Que cette supériorité morale, que l'on dit être naturelle à l'homme, n'est que le résultat de la civilisation qui l'élève au-dessus des autres animaux par un grand et puissant mobile. Ce mobile est la sensibilité prédominante de son espèce; propriété essentielle d'où découlent les facultés imitatives, et cette tendance continuelle qui le force à chercher dans de nouveaux besoins des sensations nouvelles.
3o. Que cette force imitative, destinée à l'éducation de ses organes, et sur-tout à l'apprentissage de la parole, très-énergique et très-active dans les premières années de la vie, s'affaiblit rapidement par les progrès de l'âge, l'isolement et toutes les causes qui tendent à émousser la sensibilité nerveuse; d'où il résulte que l'articulation des sons, qui est sans contredit de tous les effets de l'imitation le résultat le plus inconcevable et le plus utile, doit éprouver des obstacles sans nombre, dans un âge qui n'est plus celui de la première enfance.
4o. Qu'il existe chez le sauvage le plus isolé, comme chez le citadin élevé au plus haut point de civilisation, un rapport constant entre leurs idées et leurs besoins; que la multiplicité toujours croissante de ceux-ci chez les peuples policés, doit être considérée comme un grand moyen de développement de l'esprit humain: de sorte qu'on peut établir comme proposition générale, que toutes les causes accidentelles, locales ou politiques, qui tendent à augmenter ou à diminuer le nombre de nos besoins, contribuent nécessairement à étendre ou à rétrécir la sphère de nos connaissances et le domaine de la science, des beaux-arts et de l'industrie sociale.
5o. Que dans l'état actuel de nos connaissances physiologiques, la marche de l'enseignement peut et doit s'éclairer des lumières de la médecine moderne, qui, de toutes les sciences naturelles, peut coopérer le plus puissamment au perfectionnement de l'espèce humaine, en appréciant les anomalies organiques et intellectuelles de chaque individu, et déterminant par-là ce que l'éducation doit faire pour lui, ce que la société peut en attendre.
Il est encore quelques considérations non moins importantes, que je me proposais d'associer à ces premières données; mais les développemens qu'elles eussent exigés auraient outre-passé les bornes et le dessein de cet opuscule. Je me suis d'ailleurs apperçu, en comparant mes observations avec la doctrine de quelques-uns de nos métaphysiciens, que je me trouvais, sur certains points intéressans, en désaccord avec eux. Je dois attendre en conséquence des faits plus nombreux, et par-là même plus concluans. Un motif à-peu-près analogue ne m'a pas permis, en parlant de tous les développemens du jeune Victor, de m'appésantir sur l'époque de sa puberté, qui s'est prononcée depuis quelques semaines d'une maniere presque explosive, et dont les premiers phénomènes jettent beaucoup de doute sur l'origine de certaines affections du cœur, que nous regardons comme très naturelles. J'ai dû, de même ici, ne pas me presser de juger et de conclure; persuadé qu'on ne peut trop laisser mûrir par le tems, et confirmer par des observations ultérieures, toutes considérations qui tendent à détruire des préjugés, peut-être respectables, et les plus douces comme les plus consolantes illusions de la vie sociale.