§. I.
Iere. vue. L'attacher à la vie sociale, en la lui rendant plus douce que celle qu'il menait alors, et sur-tout plus analogue à la vie qu'il venait de quitter.
Un changement brusque dans sa manière de vivre, les fréquentes importunités des curieux, quelques mauvais traitemens, effets inévitables de sa co-habitation avec des enfans de son âge, semblaient avoir éteint tout espoir de civilisation. Sa pétulante activité avait dégénéré insensiblement en une apathie sourde qui avait produit des habitudes encore plus solitaires. Aussi, à l'exception des momens où la faim l'amenait à la cuisine, on le trouvait presque toujours accroupi dans l'un des coins du jardin, ou caché au deuxième étage derrière quelques débris de maçonnerie. C'est dans ce déplorable état que l'ont vu certains curieux de Paris, et que, d'après un examen de quelques minutes, ils l'ont jugé digne d'être envoyé aux Petites Maisons; comme si la société avait le droit d'arracher un enfant à une vie libre et innocente, pour l'envoyer mourir d'ennui dans un hospice, et y expier le malheur d'avoir trompé la curiosité publique. Je crus qu'il existait un parti plus simple et sur-tout plus humain; c'était d'user envers lui de bons traitemens et de beaucoup de condescendance pour ses goûts et ses inclinations. Madme. Guérin, à qui l'administration a confié la garde spéciale de cet enfant, s'est acquitté et s'acquitte encore de cette tâche pénible avec toute la patience d'une mère et l'intelligence d'une institutrice éclairée. Loin de contrarier ses habitudes, elle a su, en quelque sorte, composer avec elles, et remplir par-là l'objet de cette première indication.
Pour peu que l'on voulût juger de la vie passée de cet enfant par ses dispositions actuelles, on voyait évidemment qu'à l'instar de certains sauvages des pays chauds, celui-ci ne connaissait que ces quatre choses: dormir, manger, ne rien faire, et courir les champs. Il fallut donc le rendre heureux à sa manière, en le couchant à la chûte du jour, en lui fournissant abondamment des alimens de son goût, en respectant son indolence, et en l'accompagnant dans ses promenades, ou plutôt dans ses courses en plein air, et cela quelque tems qu'il pût faire. Ces incursions champêtres paraissaient même lui être plus agréables, quand il survenait dans l'atmosphère un changement brusque et violent: tant il est vrai que dans quelque condition qu'il soit, l'homme est avide de sensations nouvelles. Ainsi, par exemple, quand on observait celui-ci dans l'intérieur de sa chambre, on le voyait se balançant avec une monotonie fatigante, diriger constamment ses yeux vers la croisée, et les promener tristement dans le vague de l'air extérieur. Si alors un vent orageux venait à souffler, si le soleil caché derrière les nuages se montrait tout-à-coup éclairant plus vivement l'atmosphère, c'était de bruyans éclats de rire, une joie presque convulsive, pendant laquelle toutes ses inflexions, dirigées d'arrière en avant, ressemblaient beaucoup à une sorte d'élan qu'il aurait voulu prendre pour franchir la croisée et se précipiter dans le jardin. Quelquefois, au lieu de ces mouvemens joyeux, c'était une espèce de rage frénétique; il se tordait les bras, s'appliquait les poings fermés sur les yeux, faisait entendre des grincemens de dents, et devenait dangereux pour ceux qui étaient auprès de lui.
Un matin qu'il tombait abondamment de la neige et qu'il était encore couché, il pousse un cri de joie en s'éveillant, quitte le lit, court à la fenêtre, puis à la porte, va, vient avec impatience de l'une à l'autre, s'échappe à moitié habillé, et gagne le jardin. Là, faisant éclater sa joie par les cris les plus perçans, il court, se roule dans la neige, et la ramassant par poignées, s'en repaît avec une incroyable avidité.
Mais ce n'était pas toujours d'une manière aussi vive et aussi bruyante que se manifestaient ses sensations, à la vue de ces grands effets de la Nature. Il est digne de remarque, que dans certains cas elles paraissaient emprunter l'expression calme du regret et de la mélancolie: conjecture bien hasardée, et bien opposée sans doute aux opinions des métaphysiciens, mais dont on ne pouvait se défendre quand on observait avec soin et dans quelques circonstances ce jeune infortuné. Ainsi, lorsque la rigueur du tems chassait tout le monde du jardin, c'était le moment qu'il choisissait pour y descendre. Il en faisait plusieurs fois le tour, et finissait par s'asseoir sur le bord du bassin. Je me suis souvent arrêté pendant des heures entières et avec un plaisir indicible, à l'examiner dans cette situation; à voir comme tous ces mouvemens spasmodiques et ce balancement continuel de tout son corps diminuaient, s'appaisaient par degrés, pour faire place à une attitude plus tranquille; et comme insensiblement sa figure, insignifiante ou grimacière, prenait un caractère bien prononcé de tristesse ou de rêverie mélancolique, à mesure que ses yeux s'attachaient fixément sur la surface de l'eau, et qu'il y jetait lui-même, de tems en tems, quelques débris de feuilles desséchées.—Lorsque, pendant la nuit et par un beau clair de lune, les rayons de cet astre venaient à pénétrer dans sa chambre, il manquait rarement de s'éveiller et de se placer devant la fenêtre. Il restait là, selon le rapport de sa gouvernante, pendant une partie de la nuit, debout, immobile, le col tendu, les yeux fixés vers les campagnes éclairées par la lune, et livré à une sorte d'extase contemplative, dont l'immobilité et le silence n'étaient interrompus que par une inspiration très élevée, qui revenait à de longs intervalles, et qu'accompagnait presque toujours un petit son plaintif.—Il eût été aussi inutile qu'inhumain de vouloir contrarier ces dernières habitudes, et il entrait même dans mes vues de les associer à sa nouvelle existence, pour la lui rendre plus agréable. Il n'en était pas ainsi de celles qui avaient le désavantage d'exercer continuellement son estomac et ses muscles, et de laisser par-là sans action la sensibilité des nerfs et les facultés du cerveau. Aussi dus-je m'attacher, et parvins-je à la fin, et par degrés, à rendre ses courses plus rares, ses repas moins copieux et moins fréquens, son séjour au lit beaucoup moins long, et ses journées plus profitables à son instruction.
§. II.
IIe. vue. Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulans les plus énergiques, et quelquefois par les vives affections de l'ame.
Quelques physiologistes modernes ont soupçonné que la sensibilité était en raison directe de la civilisation. Je ne crois pas que l'on en puisse donner une plus forte preuve que celle du peu de sensibilité des organes sensoriaux chez le sauvage de l'Aveyron. On peut s'en convaincre en reportant les yeux sur la description que j'en ai déjà présentée, et dont j'ai puisé les faits à la source la moins suspecte. J'ajouterai ici, relativement au même sujet, quelques-unes de mes observations les plus marquantes.
Plusieurs fois, dans le cours de l'hiver, je l'ai vu, en traversant le jardin des Sourds-Muets, accroupi à demi nud sur un sol humide, rester ainsi exposé pendant des heures entières à un vent froid et pluvieux. Ce n'est pas seulement pour le froid, mais encore pour une vive chaleur que l'organe de la peau et du toucher ne témoignait aucune sensibilité; il lui arrivait journellement, quand il était auprès du feu, et que des charbons ardens venaient à rouler hors de l'âtre, de les saisir avec les doigts, et de les replacer sans trop de précipitation sur des tisons enflammés. On l'a surpris plus d'une fois à la cuisine, enlevant de la même manière des pommes de terre qui cuisaient dans l'eau bouillante; et je puis assurer qu'il avait, même en ce tems-là, un épiderme fin et velouté[7]. Je suis parvenu souvent à lui remplir de tabac les cavités extérieures du nez, sans provoquer l'éternûment. Cela suppose qu'il n'existait entre l'organe de l'odorat, très-exercé d'ailleurs, et ceux de la respiration et de la vue, aucun de ces rapports sympathiques qui font partie constituante de la sensibilité de nos sens, et qui dans ce cas-ci auraient déterminé l'éternûment ou la secrétion des larmes. Ce dernier effet était encore moins subordonné aux affections tristes de l'âme; et malgré les contrariétés sans nombre, malgré les mauvais traitemens auxquels l'avait exposé, dans les premiers mois, son nouveau genre de vie, jamais je ne l'avais surpris à verser des pleurs.—L'oreille était, de tous les sens, celui qui paraissait le plus insensible. On a su cependant que le bruit d'une noix ou de tout autre corps comestible de son goût ne manquait jamais de le faire retourner. Cette observation est des plus vraies; et cependant ce même organe se montrait insensible aux bruits les plus forts et aux explosions des armes à feu. Je tirai près de lui, un jour, deux coups de pistolet; le premier parut un peu l'émouvoir, le second ne lui fit pas seulement tourner la tête.