Le raffinement du sens du goût était encore plus marqué. Les alimens dont cet enfant se nourrissait peu de tems après son arrivée à Paris, étaient horriblement dégoûtans. Il les traînait dans tous les coins et les paîtrissait avec ses mains, pleines d'ordures. Mais à l'époque dont je parle, il lui arrivait souvent de rejeter avec humeur tout le contenu de son assiète, dès qu'il y tombait quelque substance étrangère; et lorsqu'il avait cassé ses noix sous ses pieds, il les nétoyait avec tous les détails d'une propreté minutieuse.
Enfin les maladies, les maladies même, ces témoins irrécusables et fâcheux de la sensibilité prédominante de l'homme civilisé, vinrent attester ici le développement de ce principe de vie. Vers les premiers jours du printems, notre jeune sauvage eut un violent corysa, et quelques semaines après, deux affections catarrhales presque succédanées.
Néanmoins ces résultats ne s'étendirent pas à tous les organes. Ceux de la vue et de l'ouie n'y participèrent point; sans doute parce que ces deux sens, beaucoup moins simples que les autres, avaient besoin d'une éducation particulière et plus longue, ainsi qu'on le verra par la suite. L'amélioration simultanée des trois sens, par suite des stimulans portés sur la peau, tandis que ces deux derniers étaient restés stationnaires, est un fait précieux, digne d'être présenté à l'attention des physiologistes. Il semble prouver, ce qui paraît d'ailleurs assez vraisemblable, que les sens du toucher, de l'odorat et du goût ne sont qu'une modification de l'organe de la peau; tandis que ceux de l'ouie et de la vue, moins extérieurs, revêtus d'un appareil physique des plus compliqués, se trouvent assujettis à d'autres règles de perfectionnement, et doivent, en quelque sorte, faire une classe séparée.
§. III.
IIIe VUE. Étendre la sphère de ses idées en lui donnant des besoins nouveaux, et en multipliant ses rapports avec les êtres environnans.
Si les progrès de cet enfant vers la civilisation, si mes succès pour les développemens de son intelligence ont été jusqu'à présent si lents et si difficiles, je dois m'en prendre sur-tout aux obstacles sans nombre que j'ai rencontrés, pour remplir cette troisième vue. Je lui ai présenté successivement des jouets de toute espèce; plus d'une fois, pendant des heures entières, je me suis efforcé de lui en faire connaître l'usage; et j'ai vu avec peine, que, loin de captiver son attention, ces divers objets finissaient toujours par lui donner de l'impatience, tellement qu'il en vint au point de les cacher, ou de les détruire, quand l'occasion s'en présentait. C'est ainsi qu'après avoir long-tems renfermé dans une chaise percée un jeu de quilles, qui lui avait attiré de notre part quelques importunités, il prit, un jour qu'il était seul dans sa chambre, le parti de les entasser dans le foyer, devant lequel on le trouva se chauffant avec gaîté à la flamme de ce feu de joie.
Cependant, je parvins quelquefois à l'attacher à certains amusemens qui avaient du rapport avec les besoins digestifs. En voici un, par exemple, que je lui procurais souvent à la fin du repas, quand je le menais dîner en ville. Je disposais devant lui, sans aucun ordre symétrique et dans une position renversée, plusieurs petits gobelets d'argent, sous l'un desquels je plaçais un marron. Bien sûr d'avoir attiré son attention, je les soulevais l'un après l'autre, excepté celui qui renfermait le marron. Après lui avoir ainsi démontré qu'ils ne contenaient rien, et les avoir replacés dans le même ordre, je l'invitais par signes à chercher à son tour. Le premier gobelet sur lequel tombaient ses perquisitions, était précisément celui sous lequel j'avais caché la petite récompense due à son attention. Jusques-là ce n'étoit qu'un faible effort de mémoire. Mais, insensiblement je rendais le jeu plus compliqué. Ainsi, après avoir, par le même procédé, caché un autre marron, je changeais l'ordre de tous les gobelets, d'une manière lente pourtant, afin que dans cette inversion générale il lui fut moins difficile de suivre des yeux, et par l'attention, celui qui recélait le précieux dépôt. Je faisais plus, je chargeais le dessous de deux ou trois de ces gobelets, et son attention, quoique partagée entre ces trois objets, ne les suivait pas moins dans leurs changemens respectifs, en dirigeant vers eux ses premières perquisitions. Ce n'est pas tout encore; car ce n'était pas là le seul but que je me proposais. Ce jugement n'était tout au plus qu'un calcul de gourmandise. Pour rendre son attention moins intéressée et moins animale en quelque sorte, je supprimais de cet amusement tout ce qui avait du rapport avec ses goûts, et l'on ne mettait plus sous les gobelets que des objets non comestibles. Le résultat en était à-peu-près aussi satisfaisant; et cet exercice ne présentait plus alors qu'un simple jeu de gobelets, non sans avantage pour provoquer de l'attention, du jugement, et de la fixité dans ses regards.
À l'exception de ces sortes d'amusemens, qui, comme celui-là, se liaient à ses besoins, il ne m'a pas été possible de lui inspirer du goût pour ceux de son âge. Je suis plus que certain que si je l'avais pu, j'en aurais retiré de grands succès; et c'est une idée, pour l'intelligence de laquelle il faut qu'on se souvienne de l'influence puissante qu'ont sur les premiers développemens de la pensée, les jeux de l'enfance, autant que les petites voluptés de l'organe du goût.
J'ai tout fait aussi pour réveiller ces dernières dispositions, au moyen des friandises les plus convoitées par les enfans, et dont j'espérais me servir, comme de nouveaux moyens de récompense, de punition, d'encouragement et d'instruction. Mais l'aversion qu'il témoigna pour toutes les substances sucrées et pour nos mets les plus délicats, fut insurmontable. Je crus devoir alors tenter l'usage de mets relevés, comme plus propres à exciter un sens nécessairement émoussé par des alimens grossiers. Je n'y réussis pas mieux; et je lui présentai en vain, dans les momens où il se trouvait pressé par la faim et la soif, des liqueurs fortes et des alimens épicés. Désespérant enfin de pouvoir lui inspirer de nouveaux goûts, je fis valoir le petit nombre de ceux auxquels il se trouvait borné, en les accompagnant de toutes les circonstances accessoires, qui pouvaient accroître le plaisir qu'il trouvait à s'y livrer. C'est dans cette intention que je l'ai souvent mené dîner en ville avec moi. Ces jours-là il y avait à table collection complette de tous ses mets les plus favoris. La première fois qu'il se trouva à pareille fête, ce furent des transports de joie qui allaient presque jusqu'à la frénésie. Sans doute il pensa qu'il ne souperait pas si bien qu'il venait de dîner; car il ne tint pas à lui qu'il n'emportat le soir, en quittant la maison, un plat de lentilles qu'il avait dérobé à la cuisine. Je m'applaudis de cette première sortie. Je venais de lui procurer un plaisir, je n'avais qu'à le répéter plusieurs fois pour lui donner un besoin; c'est ce que j'effectuai. Je fis plus, j'eus soin de faire précéder ces sorties de certains préparatifs qu'il pût remarquer: c'était d'entrer chez lui vers les quatre heures, mon chapeau sur la tête, sa chemise ployée à la main. Bientôt ces dispositions devinrent pour lui le signal du départ. À peine paraissais-je, que j'étais compris; on s'habillait à la hâte, et l'on me suivait avec de grands témoignages de contentement. Je ne donne point ce fait comme preuve d'une intelligence supérieure; et il n'est personne qui ne m'objecte que le chien le plus ordinaire en fait au moins autant. Mais en admettant cette égalité morale, on est obligé d'avouer un grand changement; et ceux qui ont vu le sauvage de l'Aveyron, lors de son arrivée à Paris, savent qu'il était fort inférieur, sous le rapport du discernement, au plus intelligent de nos animaux domestiques.
Il m'était impossible, quand je l'emmenais avec moi, de le conduire dans les rues. Il m'aurait fallu aller au trôt avec lui, ou user des violences les plus fatigantes pour le faire marcher au pas avec moi. Nous fûmes donc obligés de ne sortir qu'en voiture. Autre plaisir nouveau qui l'attachait de plus en plus à ses fréquentes sorties. En peu de tems ces jours-là ne furent plus seulement des jours de fête auxquels il se livrait avec la joie la plus vive; ce furent de vrais besoins, dont la privation, quand on mettait entr'eux un intervalle un peu plus long, le rendait triste, inquiet et capricieux.