Ces considérations me conduisirent à penser, lorsque l'oreille commença à percevoir quelques sons, que si la voix ne les répétait pas, il ne fallait point en accuser une lésion organique, mais la défaveur des circonstances. Le défaut total d'exercice rend nos organes inaptes à leurs fonctions; et si ceux déjà faits à leurs usages sont si puissamment affectés par cette inaction, que sera-ce de ceux qui croissent et se développent sans qu'aucun agent tende à les mettre en jeu? Il faut dix-huit mois au moins d'une éducation soignée, pour que l'enfant bégaye quelques mots; et l'on voudrait qu'un dur habitant des forêts, qui n'est dans la société que depuis quatorze ou quinze mois, dont il a passé cinq ou six parmi des sourds-muets, fût déjà en état de parler! Non-seulement cela ne doit pas être; mais il faudra, pour parvenir à ce point important de son éducation, beaucoup plus de tems, beaucoup plus de peines qu'il n'en faut au moins précoce des enfans. Celui-ci ne sait rien; mais il possède à un degré éminent la susceptibilité de tout apprendre: penchant inné à l'imitation; flexibilité et sensibilité excessives de tous les organes; mobilité perpétuelle de la langue; consistance presque gélatineuse du larynx: tout en un mot, tout concourt à produire chez lui ce gazouillement continuel, apprentissage involontaire de la voix, que favorisent encore la toux, l'éternuement, les cris de cet âge, et même les pleurs, les pleurs qu'il faut considérer non-seulement comme les indices d'une vive excitabilité, mais encore comme un mobile puissant, appliqué sans relâche et dans les tems les plus opportuns aux développemens simultanés des organes de la respiration, de la voix et de la parole. Que l'on m'accorde ces grands avantages, et je réponds de leur résultat. Si l'on reconnaît, avec moi, que l'on ne doit plus y compter dans l'adolescence du jeune Victor, que l'on convienne aussi des ressources fécondes de la Nature, qui sait se créer de nouveaux moyens d'éducation quand des causes accidentelles viennent à la priver de ceux qu'elle avait primitivement disposés. Voici du moins quelques faits qui peuvent le faire espérer.
J'ai dit dans l'énoncé de cette 4e. vue, que je me proposais de le conduire à l'usage de la parole, en déterminant l'exercice de l'imitation par la loi impérieuse de la nécessité. Convaincu, en effet, par les considérations émises dans ces deux derniers paragraphes, et par une autre non moins concluante que j'exposerai bientôt, qu'il ne fallait s'attendre qu'à un travail tardif de la part du larynx, je devais faire en sorte de l'activer par l'appât des objets nécessaires à ses besoins. J'avais lieu de croire que la voyelle o ayant été la première entendue, serait la première prononcée; et je trouvai fort heureux pour mon plan que cette simple prononciation fût, au moins quant au son, le signe d'un des besoins les plus ordinaires de cet enfant. Cependant, je ne pus tirer aucun parti de cette favorable coïncidence. En vain, dans les momens où sa soif était ardente, je tenais devant lui un vase rempli d'eau, en criant fréquemment eau, eau; en donnant le vase à une personne qui prononçait le même mot à côté de lui, et le réclamant moi-même par ce moyen, le malheureux se tourmentait dans tous les sens, agitait ses bras autour du vase d'une manière presque convulsive, rendait une espèce de sifflement et n'articulait aucun son. Il y aurait eu de l'inhumanité d'insister davantage. Je changeai de sujet, sans cependant changer de méthode. Ce fut sur le mot lait que portèrent mes tentatives. Le quatrième jour de ce second essai je réussis au gré de mes desirs, et j'entendis Victor prononcer distinctement, d'une manière un peu rude à la vérité, le mot lait, qu'il répéta presque aussitôt. C'était la première fois qu'il sortait de sa bouche un son articulé, et je ne l'entendis pas sans la plus vive satisfaction. Je fis néanmoins une réflexion qui diminua de beaucoup, à mes yeux, l'avantage de ce premier succès. Ce ne fut qu'au moment où, désespérant de réussir, je venais de verser le lait dans la tasse qu'il me présentait, que le mot lait lui échappa avec de grandes démonstrations de plaisir; et ce ne fut encore qu'après que je lui en eus versé de nouveau en manière de récompense, qu'il le prononça pour la seconde fois. On voit pourquoi ce mode de résultat était loin de remplir mes intentions; le mot prononcé, au lieu d'être le signe du besoin, n'était, relativement au tems où il avait été articulé, qu'une vaine exclamation de joie. Si ce mot fût sorti de sa bouche avant la concession de la chose desirée, c'en était fait; le véritable usage de la parole était saisi par Victor; un point de communication s'établissait entre lui et moi, et les progrès les plus rapides découlaient de ce premier succès. Au lieu de tout cela, je ne venais d'obtenir qu'une expression, insignifiante pour lui et inutile pour nous, du plaisir qu'il ressentait. À la rigueur, c'était bien un signe vocal, le signe de la possession de la chose. Mais celui-là, je le répète, n'établissait aucun rapport entre nous; il devait être bientôt négligé, par cela même qu'il était inutile aux besoins de l'individu, et soumis à une foule d'anomalies comme le sentiment éphémère et variable dont il était devenu l'indice. Les résultats subséquens de cette fausse direction ont été tels que je les redoutais. Ce n'était le plus souvent que dans la jouissance de la chose que le mot lait se faisait entendre. Quelquefois il lui arrivait de le prononcer avant, et d'autres fois peu de tems après, mais toujours sans intention. Je n'attache pas plus d'importance à la répétition spontanée qu'il en faisait, et qu'il en fait encore, dans le courant de la nuit quand il vient à s'éveiller.
Après ce premier résultat, j'ai totalement renoncé à la méthode par laquelle je l'avais obtenu; attendant le moment où les localités me permettront de lui en substituer une autre que je crois beaucoup plus efficace, j'abandonnai l'organe de la voix à l'influence de l'imitation qui, bien que faible, n'est pourtant pas éteinte, s'il faut en juger par quelques petits progrès ultérieurs et spontanés.
Le mot lait a été pour Victor la racine de deux autres monosyllabes la et li, auxquels certainement il attache encore moins de sens. Il a depuis peu modifié le dernier en y ajoutant une seconde l, et les prononçant toutes les deux comme le gli de la langue italienne. On l'entend fréquemment répéter lli, lli, avec une inflexion de voix qui n'est pas sans douceur. Il est étonnant que l mouillée, qui est pour les enfans une des syllabes des plus difficiles à prononcer, soit une des premières qu'il ait articulées. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y a dans ce pénible travail de la langue une sorte d'intention en faveur du nom de Julie; jeune demoiselle de onze à douze ans, qui vient passer les dimanches chez made. Guérin, sa mère. Il est certain que ce jour-là les exclamations lli, lli, deviennent plus fréquentes, et se font même, au rapport de sa gouvernante, entendre pendant la nuit, dans les momens où l'on a lieu de croire qu'il dort profondément. On ne peut déterminer au juste la cause et la valeur de ce dernier fait. Il faut attendre que la puberté plus avancée nous ait fourni, pour le classer et pour en rendre compte, un plus grand nombre d'observations. La dernière acquisition de l'organe de la voix est un peu plus considérable, et composée de deux syllabes qui en valent bien trois, par la manière dont il prononce la dernière. C'est l'exclamation oh Dieu! qu'il a apprise de madme. Guérin, et qu'il laisse fréquemment échapper dans ses grandes joies. Il la prononce en supprimant l'u de Dieu, et en appuyant sur l'i comme s'il était double; de manière qu'on l'entend crier distinctement: oh Diie! oh Diie! L'o que l'on trouve dans cette dernière combinaison de son n'était pas nouveau pour lui, et j'étais parvenu quelque tems auparavant à le lui faire prononcer.
Voilà, quant à l'organe de la voix, le point où nous en sommes. On voit que toutes les voyelles, à l'exception de l'u, entrent déjà dans le petit nombre de sons qu'il articule, et que l'on trouve que les trois consonnes l, d et l mouillée. Ces progrès sont assurément bien faibles, si on les compare à ceux qu'exige le développement complet de la voix humaine; mais ils m'ont paru suffisans pour garantir la possibilité de ce développement. J'ai dit plus haut les causes qui doivent nécessairement le rendre long et difficile. Il en est encore une qui n'y contribuera pas moins, et que je ne dois point passer sous silence. C'est la facilité qu'a notre jeune sauvage d'exprimer autrement que par la parole le petit nombre de ses besoins[11]. Chacune de ses volontés se manifeste par les signes les plus expressifs, qui ont en quelque sorte, comme les nôtres, leurs gradations et leur synonimie. L'heure de la promenade est-elle arrivée, il se présente à diverses reprises devant la croisée et devant la porte de sa chambre. S'il s'aperçoit alors que sa gouvernante n'est point prête, il dispose devant elle tous les objets nécessaires à sa toilette, et dans son impatience il va même jusqu'à l'aider à s'habiller. Cela fait, il descend le premier, et tire lui-même le cordon de la porte. Arrivé à l'Observatoire, son premier soin est de demander du lait; ce qu'il fait en présentant une écuelle de bois, qu'il n'oublie jamais, en sortant, de mettre dans sa poche, et dont il se munit pour la première fois, le lendemain d'un jour qu'il avait cassé, dans la même maison et pour le même usage, une tasse de porcelaine.
[11] Mes observations confirment encore sur ce point important l'opinion de Condillac, qui dit, en parlant de l'origine du langage des sons: «Le langage d'action, alors si naturel, était un grand obstacle à surmonter; pouvait-on l'abandonner pour un autre dont on ne prévoyait pas les avantages, et dont la difficulté se faisait si bien sentir?»
Là encore, pour rendre complets les plaisirs de ses soirées, on a, depuis quelque-tems, la bonté de le voiturer dans une brouette. Depuis lors, dès que l'envie lui en prend, si personne ne se présente pour la satisfaire, il rentre dans la maison, prend quelqu'un par le bras, le conduit dans le jardin, et lui met entre les mains les branches de la brouette, dans laquelle il se place aussitôt: si on résiste à cette première invitation, il quitte le siége, revient aux branches de la brouette, la fait rouler quelques tours et vient s'y placer de nouveau; imaginant sans doute que si ses desirs ne sont pas remplis, ce n'est pas faute de les avoir clairement manifestés.
S'agit-il de diner? ses intentions sont encore moins douteuses. Il met lui-même le couvert et présente à madme. Guérin les plats, qu'elle doit descendre à la cuisine pour y prendre leurs alimens. Si c'est en ville qu'il dîne avec moi, toutes ses demandes s'adressent à la personne qui fait les honneurs de la table; c'est toujours à elle qu'il se présente pour être servi. Si l'on fait semblant de ne pas l'entendre, il place son assiette à côté du mets, qu'il dévore des yeux. Si cela ne produit rien, il prend une fourchette et en frappe deux ou trois coups sur le rebord du plat. Insiste-t-on encore? alors il ne garde plus de mesure; il plonge une cuiller, ou même sa main dans le plat, et en un clin-d'œil il le vide en entier sur son assiète. Il n'est guères moins expressif dans la manière de témoigner les affections de son ame, et sur-tout l'impatience et l'ennui. Nombre de curieux savent comment, avec plus de franchise naturelle que de politesse, il les congédie, lorsque, fatigué de la longueur de leurs visites, il présente à chacun d'eux, et sans méprise, leur canne, leurs gants et leur chapeau, les pousse doucement vers la porte, qu'il referme de suite impétueusement sur eux[12].
[12] Il est digne de remarque que ce langage d'action lui est entièrement naturel, et que dès les premiers jours de son entrée dans la société, il l'employait de la manière la plus expressive. «Quand il eut soif, dit le citoyen Constans-St.-Estève, qui l'a vu dans les commencemens de cette époque intéressante, «il porta ses regards à droite et à gauche; ayant apperçu une cruche, il mit ma main dans la sienne et me conduisit vers la cruche, qu'il frappa de la main gauche, pour me demander à boire. On apporta du vin, qu'il dédaigna en témoignant de l'impatience sur le retard que je mettais à lui donner de l'eau».
Pour compléter l'histoire de ce langage à pantomimes, il faut que je dise encore que Victor l'entend avec autant de facilité qu'il le parle. Il suffit à madme. Guérin, pour l'envoyer quérir de l'eau, de lui montrer la cruche et de lui faire voir qu'elle est vide, en donnant au vase une position renversée. Un procédé analogue me suffit pour l'engager à me servir à boire quand nous dînons ensemble, etc. Mais ce qu'il y a de plus étonnant dans la manière avec laquelle il se prête à ces moyens de communication, c'est qu'il n'est besoin d'aucune leçon préliminaire, ni d'aucune convention réciproque pour se faire entendre. Je m'en convainquis un jour par une expérience des plus concluantes. Je choisis, entre une foule d'autres, un objet pour lequel je m'assurai d'avance qu'il n'existait entre lui et sa gouvernante aucun signe indicateur. Tel était, par exemple, le peigne dont on se servait pour lui, et que je voulus me faire apporter. J'aurais été bien trompé si en me hérissant les cheveux dans tous les sens, et lui présentant ainsi ma tête en désordre, je n'avais été compris. Je le fus en effet, et j'eus aussitôt entre les mains ce que je demandais.