Anne accepta de beaux présents du roi. Il se sentit encouragé et se hasarda plus loin. Mais il trouva une jeune fille invincible à ses audaces, comme à ses soumissions. Ce qui la rendait irrésistible, c'est qu'elle semblait, en refusant, lutter contre son propre amour autant que contre celui du roi. Quatre ans après les premiers stratagèmes de Henri, son goût était une passion effrénée. Anne avait attisé le feu sans se laisser atteindre. Elle avait dit à Henri VIII, comme autrefois Élizabeth Grey à Édouard IV: «Je serais heureuse d'être votre femme, mais je ne serai pas votre maîtresse.» Le roi croyait à la sensibilité d'Anne autant qu'à sa vertu inébranlable. Il la plaignait, il la respectait et il l'en aimait davantage. La jeune fille, cédant à l'émotion et ne cédant pas à la passion, avait irrité, exaspéré les sens du roi. En refoulant les désirs de Henri dans l'âme du prince, comme on comprime la poudre dans le canon d'une arme, elle avait lentement préparé une explosion terrible.

Henri est tout entier à sa convoitise d'Anne Boleyn, et cette convoitise est formidable. Elle s'est aiguisée par les retards. Il lui faut Anne enfin, et il l'aura. Qu'a-t-il obtenu jusque-là? des paroles; plus que des paroles, des complaisances, les avant-dernières faveurs peut-être. Mais il veut Anne elle-même, et il ne la veut pas comme maîtresse, il la veut comme femme légitime: il la veut sans cesse et à toujours. Ce n'est pas trop pour satisfaire les violents transports, les longues soifs dont il est consumé.

La volupté, voilà le fond de cet homme. Il y joint la théologie. C'est une belle science, à laquelle il s'est livré dès sa jeunesse. Elle aussi lui sera propice. Son amour est son unique pensée. Malheur à sa femme Catherine, puisqu'elle est un obstacle à cet amour. Et si Wolsey ne l'aide pas, si Rome le retient, malheur à Wolsey, malheur à Rome!

Son premier, son meilleur secours lui vient des Écritures. Dans quel état de péché il avait vécu! cela faisait frémir.

Le Lévitique a dit: «Tu n'épouseras pas la femme de ton frère.» Le Lévitique a dit encore: «Celui qui prendra la femme de son frère mourra sans postérité.»

Et saint Thomas, le plus grand des hommes, l'ange de l'école, saint Thomas, son ami, son guide, qu'il a médité dès l'enfance, saint Thomas a gravé ces mots sacramentels: «La loi du Lévitique sur le mariage et sur les degrés défendus est obligatoire. Le pape peut bien dispenser de la loi de l'Église, mais non des prescriptions du Lévitique, car ces prescriptions sont la loi des lois, la loi de Dieu.»

Quand il songeait à de telles autorités, Henri était glacé de terreur. Il était incestueux non moins que Catherine d'Aragon; et leur fille Marie était un fruit incestueux. Henri respirait l'inceste, il nageait dans l'inceste. Il avait, malgré le Lévitique, la femme de son frère Arthur. Il méritait d'être puni. Tous ses enfants, excepté un, étaient morts en bas âge. La prophétie du Lévitique l'avait déjà frappé. Elle s'accomplirait toute. Lui, Henri, mourrait sans postérité. Ah! il comprenait trop tard les scrupules de Warham, archevêque de Cantorbéry, contre ce mariage, les scrupules de son père Henri VII, qui lui conseilla dans ses derniers moments de rompre ce lien funeste. S'il passa outre, c'est son conseil qui l'entraîna. Il s'en repentait. Catherine, d'ailleurs, était vieille. Elle ne pouvait plus lui donner d'héritier et contenter par là le vœu de son peuple. Si elle le pouvait, cet héritier tardif serait retranché. Ne serait-il pas souillé de l'inceste paternel et maternel? Henri ne demeurerait pas plus longtemps ainsi dans l'opprobre et dans l'anathème.

Catherine était bornée et vertueuse; elle ne se faisait guère lire que des prières et la Vie des saints. Elle occupait toutes ses journées en matrone féodale. Elle assemblait des laines, travaillait à des ouvrages de tapisserie au milieu de ses filles d'honneur, ou bien elle filait comme la reine Berthe, rêveuse, au bruit des fuseaux et des rouets. Elle était dévouée à son époux, à la princesse Marie, à tous les devoirs; Henri le reconnaissait plus que personne. Il lui rendait justice. Il supporterait même cette monotonie, cet ennui des habitudes domestiques de la reine, il les supporterait; mais ce qu'il ne supportera pas, ce que sa tendresse même pour Catherine lui interdisait de supporter davantage, c'était l'inceste dans lequel ils étaient plongés l'un et l'autre. A ce mal, il y avait un remède douloureux, mais souverain, et ce remède, quoiqu'il lui en coûtât, il y aurait recours héroïquement. Il obtiendrait le divorce.

S'il n'eût pas eu déjà la pensée du divorce, les États de Castille, le premier président du parlement de Paris et l'évêque de Tarbes, depuis cardinal de Gramont, la lui auraient suggérée, en contestant la légitimité de la princesse Marie, à l'occasion des noces projetées entre elle et successivement Charles-Quint, puis François Ier, puis le duc d'Orléans, second fils du roi chevalier. Henri VIII ne fit pas jouer la comédie à l'évêque de Tarbes, comme l'a prétendu superficiellement un écrivain moderne, car, avant l'évêque de Tarbes, le premier président du parlement de Paris et les États de Castille, je le répète, s'étaient gravement prononcés.

Convaincu d'ailleurs, et pressé par sa passion bien autrement que par sa science, le roi se mit une seconde fois à l'œuvre. Il avait écrit un livre contre Luther; il en écrivit un pour saint Thomas d'Aquin et pour le Lévitique. Ces deux autorités prescrivaient au roi de réclamer le divorce, qui seul dénouerait, à la gloire de Dieu et à la satisfaction d'Anne Boleyn, le mariage incestueux de Catherine d'Aragon.