Quand ils sortirent tous trois, les filles de la reine remarquèrent sur leurs visages des traces profondes d'émotion. La reine avait beaucoup pleuré. Campeggio était triomphant et Wolsey soucieux, abattu. La reine leur avait appris, au milieu des larmes, des soupirs et des sanglots, qu'elle avait envoyé déjà au Vatican sous un pli fermé de son sceau et par un de ses gentilshommes son appel au pape.

Assuré de cet appel, certain par Campana, l'un des secrétaires de Clément VII, que le saint-père venait de conclure un traité avec Charles-Quint, Campeggio escamota le jugement des légats en ajournant dérisoirement le procès au 1er octobre. C'était le 23 juillet. Les avocats réclamèrent en vain, malgré leur véhémence, l'arrêt des légats. Wolsey était accablé, Campeggio inébranlable. Le roi, caché dans une pièce voisine, entrevoyait tout et entendait tout. Il s'efforçait de se contenir, mais sa figure bouleversée et ses brusques mouvements trahissaient sa fureur. Ceux qui le connaissaient comprirent que Wolsey était perdu, que Campeggio serait outragé et le pape vomi. La physionomie de Henri VIII fut pendant toute une semaine farouche et tragique. Il dissimulait pourtant de son mieux.

Sa rage intérieure excitée par l'appel de Catherine, par la perfidie de Wolsey, par l'audace de Campeggio, redoubla aux nouvelles de Rome.

Le pape avait conclu son traité avec Charles-Quint. L'empereur avait signé ce traité à Barcelone, le 29 juin 1529. Il y avait une clause secrète par laquelle Charles renonçait à poursuivre devant un concile la déposition de Clément VII pour raison de bâtardise. L'empereur restituait au saint-père Ravenne, Cervia, Modène et Reggio. D'autres avantages étaient encore stipulés. Le plus grand de tous aux yeux du pontife était la réintégration de la maison de Médicis dans le gouvernement de Ferrare.

Le bâtard de cette maison la relèverait de l'abaissement. Clément VII ne pouvait payer assez cher un tel honneur. Il risqua le schisme d'Angleterre sans balancer. Il lança dans le monde catholique sa bulle d'évocation qui, en déracinant le tribunal des légats, violait, par le pape, la pollicitation et la bulle décrétale émanées du pape. Henri VIII était bafoué. Il s'en souviendra.

Si Clément VII eût sauvegardé l'inviolabilité du mariage, au nom du principe évangélique et de la morale de l'Église, cette noble inflexibilité eût racheté même le dommage d'un schisme en pleine éclosion. Mais il n'en fut pas ainsi. Tels furent les démentis que se donna le pontife, ses circuits, ses embûches, ses lâchetés, qu'il n'eut guère sur le roi, en cette circonstance, que la supériorité d'un fourbe sur une dupe. Les légats aussi eurent bien des astuces, Henri bien des duplicités, de sorte qu'il serait difficile de dire quel vêtement, dans cette longue négociation, recouvrit plus de trahisons et de vices, de la tunique blanche du pape, de la robe rouge des cardinaux, ou du manteau d'hermine du roi!

Henri VIII ne fit pas d'abord explosion. Mais il était ulcéré contre Catherine qui s'opiniâtrait à demeurer reine d'Angleterre, et contre Wolsey qui avait misérablement louvoyé entre Rome et Greenwich. Le roi était exaspéré aussi contre Campeggio et contre le pape. Il ne se gênait pas dans l'expression de son mépris. Les ducs de Norfolk et de Suffolk, le vicomte de Rochefort fomentaient les colères du roi. Lady Anne exaltait l'ambition pontificale de Henri. Elle lui montrait une tiare anglaise en perspective. «Le pape n'est qu'un évêque, l'évêque de Rome,» disait-elle. «Oui, répondait Henri, Clément n'est qu'un évêque et un évêque ignorant. Il est de plus un bâtard, un charlatan et un parjure.»

Wolsey cependant vivait dans une tempête. Ses ennemis avaient hâte d'en finir avec lui. Anne «l'oiseau de nuit» chantait à l'oreille du roi contre le cardinal une chanson de mort. Elle était bien dangereuse: car elle était toute-puissante. Les courtisans s'inclinaient devant lady Anne comme devant une reine et un premier ministre. Wolsey qui l'avait combattue dans l'ombre, qui l'enviait en favori, qui la haïssait comme son mauvais génie, elle allait le précipiter. Elle lui rendait guerre pour guerre. Les grands seigneurs de la cour, Norfolk et Suffolk en tête, poussaient lady Anne. Wolsey était un obstacle à leurs rapines. Ils s'adjugeaient, après sa chute, les propriétés des monastères. «La fantaisie de ces milords, écrit du Bellay, est, que le cardinal mort ou ruiné, ils déferont incontinent l'Estat de l'Église, et prendront tous ses biens. Ils le crient en pleine table.»