Devant l'insuccès constant de leurs tentatives, les Allemands ont essayé d'amener chez eux nos ouvriers. L'avantage serait le même pour eux, puisqu'ils pourraient tout aussi bien libérer leurs hommes et les envoyer au front.

Contrats de travail.

Les Allemands ne se contentent pas de forcer les ouvriers belges à travailler pour eux en Belgique, ils font aussi tous leurs efforts pour les attirer chez eux. Nous avons sous les yeux le texte du contrat qu'ils font signer aux ouvriers qu'ils réussissent à entraîner en faisant miroiter devant eux, non seulement l'appât du gain, mais les nombreux «avantages» réservés aux compagnons allemands et qui leur sont également promis: assurances, obligation d'accepter un logement désigné, lois de travail allemandes, etc. Nous avons aussi sous les yeux le texte d'autres contrats, plus intéressants encore; contrats passés entre un certain M.H... (Allemand habitant Bruxelles) et des agents (Allemands aussi, parmi lesquels se glissent, hélas! peut-être des Belges) chargés de recruter les ouvriers pour les mines et les usines d'Allemagne.
Nous répétons ici et le répétons avec énergie, priant nos lecteurs de nous aider à répandre cette vérité par tous les moyens: Tout Belge qui travaille pour l'Allemagne permet à un Allemand de prendre, au lieu de l'outil, le fusil.
Mais si le devoir de l'ouvrier est de ne pas travailler, celui des autres citoyens est de le soutenir, de lui rendre possible la résistance en lui permettant de vivre. Ne nous laissons pas influencer par les calomnies répandues contre les oeuvres d'alimentation et de secours aux chômeurs. Certes il y a des abus: il y en aura toujours et il est juste et sage de tâcher de les faire disparaître, mais ce qui est l'absolue vérité c'est que les oeuvres générales, si généreuses, si bien organisées soient-elles, ne peuvent répondre à tous les besoins.
Les chômeurs ont de la peine à vivre, et la charité et les oeuvres privées doivent venir à l'aide des grands organismes de secours.
Les Allemands savent bien ce qu'ils font lorsqu'ils interdisent de soutenir les chômeurs [51], ils savent que la faim est mauvaise conseillère et qu'il est dur pour un père de refuser un bon salaire quand il n'est pas sûr du lendemain pour ses enfants: l'exil, si pénible soit-il, est moins affreux que la plainte des petits.

51 [Voir p. 191. (Note de J.M.)]

Nos maîtres font tous leurs efforts pour attirer la classe ouvrière en Allemagne, et, pendant ce temps, les journaux à leur solde versent des larmes de crocodile en pensant à l'avenir de nos industries compromises par le chômage et par l'exode des travailleurs et des ingénieurs en Angleterre, exode qui inquiète même les grands industriels belges! Ceux-ci protestent aussi, dit-on, contre les mesures prises par l'Angleterre pour empêcher l'importation en Belgique des matières premières destinées à l'industrie, malgré les assurances du baron von Bissing «que ces marchandises ne seront pas saisies».
On sait ce que valent les assurances de M. von Bissing. Dans ce cas-ci cependant, nous lui accordons une certaine confiance: les matières premières ne seront pas saisies, nous le croyons volontiers; il sera plus avantageux, en effet, d'attendre qu'elles soient confectionnées pour s'en emparer.
Que les Belges se résignent patriotiquement à se voir considérer par leurs Alliés comme faisant partie de l'Empire quand il s'agit de ces mesures de précautions contre l'ennemi.
C'est là un des moyens que nous, civils, prisonniers dans notre propre pays, avons de payer notre contribution à l'oeuvre de délivrance commune. Payons-la généreusement et sans nous plaindre.
(La Libre Belgique, n° 45, septembre 1915, p. 3, col. 1.)

Quant au résultat de cette manoeuvre, le voici: Sur les 27.000 mineurs du bassin de Liège, 640 sont partis pour l'Allemagne; sur les 40.000 du basin de Charleroi, 590 sont partis.
Nous avons tenu à dénoter la plupart des documents publiés par nos prohibés au sujet de la contrainte au travail militaire. Rien ne montre mieux le mépris de l'Allemagne pour les prescriptions de la Convention de la Haye, à laquelle elle a collaboré, qu'elle a approuvée et signée, et pour celles des Lois de la guerre qui sont entièrement son oeuvre. D'autre part, on y voit aussi la froide résolution de notre population ouvrière résignée à «crever de faim», pour ne pas subir la contrainte. De tous les problèmes qui se posent aujourd'hui dans la Belgique occupée, aucun n'est plus angoissant. Hélas! c'est l'Allemagne qui détient la force, et notre peuple est menacé de mourir lentement d'inanition; mais il sait qu'il manquerait à ses devoirs s'il cédait à la force, et il s'obstinera dans sa roideur! Le Belge n'est pas de ceux qui plient.
Ne parvenant pas à faire travailler nos ouvriers pour l'armée allemande en Belgique, ni à obtenir qu'ils émigrent en Allemagne, nos ennemis ont eu finalement recours à une mesure dont l'iniquité crie vengeance au ciel: ils réduisent notre population ouvrière en esclavage et instituent la traite des Belges.

4. La fermeté devant les condamnations.

Dès le début de la guerre, l'Allemagne a prétendu nous soumettre par la terreur. Tout de suite des villes furent incendiées et leurs habitants fusillés ou déportés en Allemagne[52]. Plus tard d'abominables menaces furent placardées partout. Peine perdue: ni les atrocités commises ni les atrocités promises n'ont rendu le Belge plus souple devant les exigences; fort de son bon droit, il refuse énergiquement de se courber devant l'injustice.