«..Je le reconnais, je comprends votre réponse..., je la comprends en tant qu'homme privé, mais comme secrétaire d'État je n'ai pas d'appréciation à donner...»
Ces paroles infâmes, qui auraient dû brûler les lèvres de celui qui les prononça, sont rappelées loyalement par le Livre Gris belge; elles sont tellement déshonorantes, tellement flétrissantes pour la diplomatie allemande que le Gouvernement de ce «pays de menteurs» a cru nécessaire de les... rectifier et, dans une note officieuse de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, fait dire que von Jagow a simplement dit que «e qui est vrai pour l'individu ne peut s'appliquer à l'État!!»
Franchement, j'avoue ne pas savoir lequel des deux est le plus méprisable, ou le Jagow qui rougit, ou le Gouvernement allemand qui se cache derrière un journal pour faire connaître au monde pareil sentiment!
Voilà bien la mentalité teutonne peinte par elle-même! Pour elle, il est donc avéré qu'il existe deux morales: l'une à l'usage des simples citoyens, l'autre à l'usage des États et de ceux qui les gouvernent; tel acte, réputé criminel pour les premiers, devient vertueux pour les seconds; ce qui est malhonnête pour les uns, devient honnête pour les autres...
Rêvons-nous? Dans notre candeur naïve, nous avions cru qu'il n'existe qu'une justice, toujours la même, basée sur le droit éternel et inviolable; que cette justice—qu'elle s'applique à un homme isolé ou à une collectivité d'hommes—est toujours une, identique à elle-même, ne se pliant ni aux circonstances, ni aux nécessités, ni aux intérêts d'un particulier ou d'un État; que cette justice domine tout et condamne tout acte criminel, toute forfaiture, toute félonie, tout manquement au droit, au devoir, à l'honneur.
Sans ce grand principe, universellement admis depuis le Christ, la morale n'existe plus; le devoir, le bien, l'honneur ne sont que des mots vides de sens; sans lui, il n'y a plus de place, dans la conscience individuelle et publique, que pour l'anarchie; sans lui, c'est l'effondrement des fondements sacrés sur lesquels repose l'ordre moral et social.
Si l'on supprime ce principe essentiel et primordial, l'odieuse thèse nietzschéenne, qui prétend que la force crée le droit, que la force est le droit, apparaît supérieure au concept—le seul juste et vrai—qui veut que la force soit uniquement le soutien du droit et ne puisse être mise en action que pour faire triompher le droit.
Quel infranchissable abîme entre la mentalité cultivée de l'Allemand et celle de l'homme civilisé, entre le culte de la force et la pratique du bien!
Parlant de la violation de la neutralité belge, Gladstone disait: c'est un crime dont aucune nation ne pourrait se rendre coupable. Le great old man parlait comme un sage ancien; il ne connaissait pas l'Allemagne, il ne connaissait pas la «morale à double face» inventée par ce pays.
Parlant de la Belgique, Benoît XV proclamait, le 22 janvier 1915, que NUL ne peut, pour QUELQUE RAISON QUE CE SOIT, violer la justice. Benoît XV parlait comme un docteur des temps révolus. L'Allemagne a changé tout cela: Not kennt kein Gebot. La nécessité domine tout, le droit, la justice, la morale, tout!