— Si tu savais, Madeleine, dit soudain le savant en déposant sa plume, quelle attachante personnalité que celle de ce Saint ! J’ai pu la reconstituer en détail. En veux-tu un aperçu ?
— Mieux qu’un aperçu, père, je t’en prie.
— Non ; pas davantage, pour le moment. Ton temps est précieux, fillette…, et le mien aussi. Donc, saint Amand naît, probablement dans le troisième quart du VIe siècle, en Armorique, in territorio namnetensi, où le nom de Sévère, que portait son père, est encore commun, j’ai pu m’en rendre compte l’autre jour. Il vient en 609 chercher à l’île d’Oïa — notre île — un refuge contre les bruits du monde ; sa barque, pénétrant dans le golfe du Moulin, que les travaux des moines n’avaient pas complètement asséché encore, suit un chenal qui le mène jusqu’au mur même de l’abbaye, soit au Passou de Ker-Borny.
Le pieux visiteur se forme auprès des moines de Bangor à la vie religieuse, et bientôt il édifie toute la communauté par ses vertus. Mais la règle des Pères, si dure soit-elle, semble encore trop douce à cette âme dévorée d’un saint désir de mortification. Tout près du monastère, dont les offices lui étaient précieux, Amand creuse de ses mains la grotte où il entend passer son temps dans la prière.
— Ah ! fit Madeleine, ce trou, assez difficile à découvrir, que tu m’as montré lundi dernier, du côté de Ker-Borny ?
— Justement. J’en ai pris un croquis. Regarde.
Le professeur tendait à sa fille un feuillet qu’elle considéra avec intérêt. C’était, au flanc d’un bloc granitique, une excavation artificielle, assez petite et sans grand caractère ; la paroi sombre était éclaircie par le reflet d’une fontaine minuscule, que l’on prendrait pour un bénitier, si elle ne coulait continuellement, et n’offrait un trop-plein.
Madeleine rendit le dessin à son père :
— C’est tout à fait cela, père… Et saint Amand demeura longtemps dans ce fruste ermitage ?
— Jusqu’à ce qu’il sente en soi une âme mûre pour les lointaines missions. Le pauvre prêtre armoricain a entendu parler, au fond de sa solitude, de l’inconduite à laquelle s’abandonne le roi des Francs, Dagobert Ier, en son palais de Metz. Intrépide, l’ermite traverse en modeste équipage les forêts sauvages de la Gaule ; plus intrépide encore, il ose reprocher ses débordements au monarque. Et si grande est la puissance de la vertu, que, malgré ces reproches, à cause d’eux peut-être même, le souverain tient absolument à ce qu’Amand soit le parrain de son fils Sigebert, le futur roi d’Austrasie. Dès lors, les honneurs arrivent en foule à l’humble prêtre, qui ne les accepte que pour l’influence qu’ils ajoutent à son inlassable activité. Évêque de Maëstricht, vers 635, il prêche les Suèves et les Wascons, et mérite de porter devant la postérité le titre d’apôtre des Flandres, de la Frise et du Hainaut. Dures années d’incessant labeur au cours desquelles le Saint regretta souvent l’ermitage de la tranquille Oïa, où, exempt des terrestres soucis, il était libre de faire monter sans trêve sa prière vers le ciel, « comme un encens d’une agréable odeur ». Enfin, chargé d’ans et de vertus, le saint évêque meurt aux environs de Tournay, dans un monastère qui depuis a porté son nom, et que…