Il ne tarda point à se sentir embarrassé par sa richesse, un peu comme fut le savetier de la fable. En sorte qu’un jour, ayant tiré la Sainte-Madeleine à sec, et endossé sa meilleure vareuse, le bonhomme s’en fut soumettre le cas à son conseiller ordinaire. Calé sur la chaise que lui avait offerte Annie, il s’inquiéta, scandant ses périodes d’un pouce énergique, dressé en bataille :
— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de tout ce papier ? Faut le transformer en quelque chose qui dure, parce qu’avec leurs manigances du continent, j’ai confiance dans rien du tout !
— Achetez un champ sur la plaine de Saint-Sauveur, suggéra Madeleine, qui savait à quoi s’en tenir quant au sort réservé à sa proposition.
— Oh ! Demoiselle, fit le solitaire avec reproche, comment que vous parlez d’une chose pareille à un Islais ? Faut être aussi bête qu’un Noirmoutrin pour suer sur la terre lorsque le vent trop dur vous empêche de sortir, ou que ce n’est pas le temps de la sardine.
— Là, là ! mon brave, calmez-vous ! intervint M. Lemarquier en riant. Calmez-vous… et faites bâtir.
— Faire bâtir ? répéta le pêcheur interloqué. Pourquoi ? Puisque je n’ai que moi à y mettre, la Cambuse est bien assez grande !
Le professeur essaya d’expliquer au bonhomme l’intérêt qu’il aurait à posséder une maison moins petite, capable de mieux abriter un honnête homme contre les vents et la pluie. Lui, le front barré, faisant sa lippe des mauvais jours, entendait sans écouter, ressassant cette pensée qu’il n’osait exprimer :
— A quoi bon ? puisque je n’ai plus d’enfants ! Puisque mes gars sont au fond de la mer, et que ma fille est devenue une faillie terrienne !
Alors Annie vint à la rescousse, de sa voix fraîche qui possédait un infini pouvoir sur les décisions du braconnier de la mer.
— Père Damase, tout de même, songez donc… quand nous irions vous voir, petite mère et moi, ce serait bien plus gentil.