Le jeune homme remarque qu'il le gêne à l'examiner ainsi. Lui-même se sent très vigoureux, un robuste mâle, et il se compare en soi aux héros écossais de Walter Scott; et son épée, il la nomme muettement claymore. Puis, tout entier, l'accapare le soin de prévoir quelles seront les premières passes. Et les préparatifs ne se terminent pas. Les témoins causent sans agir.
Un léger malaise lui resserre les entrailles et la gorge. Alors, pour se distraire d'appréhensions vagues qui, subrepticement, l'envahissent, il s'intéresse aux passants matineux, groupés proche. Il y a un garçon boucher robuste, les hanches enveloppées de toiles sanglantes, la tête fixe sous une corbeille grasse. Un hussard, en petite tenue, maintient, par le licol, deux chevaux dont les yeux noirs roulent inquiètement. Sur la route, près le moulin, un maraîcher arrête sa voiture et le vent souffle dans sa blouse que brunit l'averse. Et les témoins:—Allez, messieurs!
La figure verdâtre du noble perçue à travers le très rapide cliquetis des armes. Et sa lame qui, sans cesse se dérobe, et repasse, et remonte, menaçante, et vue seulement par un reflet mince qui vire.
Doriaste s'encolère impatiemment; son amour-propre se blesse à chacune de ses bottes parée. La sensation d'un coup violent et froid dans le cœur. Et les tribunes accourent tournoyantes pour l'écraser. Et du noir. Plus rien, sinon une morsure à gauche. Naît un calme doux. Vers l'infini, une lueur pâlotte, fulgure, diminue, s'éteint.
IX
… Dans le Sphinx, l'article de première colonne intitulé: Paul Doriaste, est encadré de noir.
LE LÉVRIER
I
Depuis la mort de son mari,—il y aura un an vienne la vendange,—la comtesse Diane de Gorde vivait solitaire et inconsolée dans le vieux château tristement assis au bord de l'étang. Servie par des domestiques taciturnes, assistée par son confesseur qui lui prêchait, mais en vain, la résignation évangélique, elle passait sa vie à pleurer son bonheur irrévocablement évanoui, le cœur percé de sept glaives.
De haute lignée et d'une beauté fine de pastel ancien, elle s'était mariée un peu tardivement, à vingt-quatre ans, au comte de Gorde, beau jeune homme d'une trentaine d'années, galant à la mode exquise d'autrefois, amateur enragé de vénerie, vrai gentilhomme français et point anglomane. Courtisée plus que toute autre, à cause de son rang et de sa beauté, la comtesse de Gorde sut par un tact subtil et une conduite irréprochable décourager la fatuité des hommes et désarmer la médisance des femmes.