Madame Verdal avait dépouillé la Faënza, l'hétaïre était définitivement morte en elle. Sa toilette fut sévère: des robes de soie noire avec garniture de jais. Très peu de bagues et des boucles d'oreille d'une ravissante modestie. Elle adopta pour coiffure les bandeaux plats et eut pour tout fard l'honnête poudre de riz. Avec une pareille conduite et des rentes très sérieuses, on s'imagine que les voisins de campagne ne pouvaient pas lui refuser leur estime.

Parmi les belles relations de l'ex-courtisane, il faut placer, au premier rang, la famille Mouflet, composée du papa Évariste Mouflet, ancien notaire, provincial insipide atteint d'une manie incurable de calembredaine; de la maman Olympe, femme honnête et respectée, qui n'avait eu pour amant que les trois ou quatre clercs de son mari, et de leurs trois filles, pas mal tournées, ma foi, pour des filles de notaire.

Mademoiselle Clémentine surtout, l'aînée du couple Mouflet, eût été même fort bien de sa gracile personne, sans ces odieuses robes de vigogne caca d'oie sorties de la boutique de quelque Worth de sous-préfecture. Deux grands yeux effarés sous un casque de cheveux d'un châtain convenable; avec ça, une gorge de dix-sept ans qui avait l'air de vouloir tenir ses promesses.

L'ex-courtisane et la famille du notaire allèrent souvent les uns chez les autres pour prendre des tasses de thé, jouer aux jeux innocents et fausser quelques airs d'opéra sur des pianos plus ou moins mal accordés. Philippe, qui n'avait pas appris à être difficile en matière de toilette dans ses chasses au Kroumir, trouvait fort à son goût la robe vigogne de Mademoiselle Clémentine, tout en lui préférant les trésors qu'elle cachait. Mademoiselle Clémentine, de son côté, ne se sentait pas une insurmontable aversion pour les moustaches brunes. Inutile de dire que le couple Mouflet découvrait tous les jours de nouvelles qualités au fils unique d'une mère jouissant d'une rente de cinquante mille livres. On se faisait donc la cour honnêtement, sous les yeux de la Faënza, qui ne se doutait de rien.

Un soir de juillet, la famille Mouflet se trouvait réunie au grand complet, dans la salle à manger de l'ex-courtisane. Après quelques polkas tapotées par la cadette et des propos oiseusement échangés, le tabellion proposa, vu la chaleur insupportable de l'atmosphère, une flânerie sous les frondaisons rafraîchissantes du jardin. Toute la société accepta avec empressement.

La soirée était superbe. La pleine lune brillait comme un louis d'or fantastique dans un ciel sans nuages. Ils se dispersèrent par les allées où s'allumaient parfois, dans la mousse, des vers luisants.

La Faënza cherchait son fils depuis quelques minutes, lorsqu'elle crut distinguer dans le recoin le plus sombre du jardin, sur un banc de pierre, deux ombres enlacées. Elle s'arrêta, aux aguets. On aurait dit vraiment qu'un bruit de baisers se mêlait au clapotis de l'eau tombant dans les vasques de marbre. Retenant son souffle, elle avança jusqu'au banc de pierre, derrière une haie de rosiers rouges. Son fils Philippe était en train de murmurer les choses les plus douces à l'oreille de Mademoiselle Clémentine.

Alors un sentiment étrange envahit le cœur de l'ex-courtisane; elle eut un moment de vertige, puis ses prunelles se dilatèrent et, suffoquée de colère, se dressant de toute sa hauteur devant les pauvres amoureux complètement ahuris, elle apostropha Mademoiselle Mouflet en des termes virulents:

—Elle était vraiment bête pour ne pas s'être aperçue depuis longtemps qu'on venait là pour lui voler son fils. Avec ça qu'elle donnerait son argent pour nourrir un notaire taré et ses traînées de filles. Et la mère Mouflet donc, une pas grand'chose qui couchait avec ses domestiques! Tout le monde le savait dans le pays. Ils feraient bien tous ces panés de ne plus mettre le pied chez elle, elle les flanquerait à la porte à coups de balai…

S'oubliant complétement dans sa colère, Madame Verdal redevint la cascadeuse d'autrefois et accabla la famille Mouflet accourue au bruit de la dispute des plus ordurières invectives.