Cette insulte le peine.
Enfin, après beaucoup d'hésitations, il se détermine à interroger le garde des dépôts, et il lui conte sa mésaventure. Le garde, un gros dont le ventre se bombe sous un gilet à boutons d'étain, se montre très obligeant. Gustave, invité à franchir l'établi pour rechercher lui-même son bagage, s'élance avec la certitude de recouvrer son uniforme. Rapidement d'abord, minutieusement ensuite, il furète dans les casiers. D'envieuses vénérations le pâlissent devant les coffres luxueux décorés de métal poli. Après, il s'égare dans un dédale de caisses, d'énormes cadres en bois brut. Il se faufile, s'amincit, oublieux des précautions à prendre pour son costume dont le drap s'érafle aux coins saillants et aux têtes de clous. L'image de sa valise, reconstruite très exacte dans son esprit, ne l'aide pas à l'apercevoir réelle, et cependant il remue de lourds fardeaux et il se congestionne le visage pour inspecter à terre les colis quelque peu analogues au sien. Peines perdues. Il faut sortir moulu, tout en sueur et inaugurer un autre genre de recherches.
Dans les estaminets, il passe et se renseigne, dans tous ceux où il a séjourné la nuit. Par delà les armures brillantes des zincs; par delà les carafons fixés dans les sextuples casiers de maillechort, les limonadiers l'accueillent affablement, lui tendent pour une amicale poignée de main leurs gros bras velus qui saillissent des chemises blanches. A ses questions, tous s'intéressent; quelques-uns se témoignent si aimables que Gustave juge obligatoire de consommer. On ne retrouve rien.
Cependant une défiance à l'égard de ces commerçants réputés filous s'engendre des espoirs déçus. Sous les empressements, le simple désir de conquérir la pratique se devine. Et cette idée s'implante dans l'esprit du militaire: on lui garde son uniforme pour le contraindre à rester à Paris et à renouveler la noce qui enrichira ces gens. Aux dénégations continuelles et pareilles, il répond avec colère. On finit par le mettre à la porte d'un café de Montmartre, brutalement.
Et l'heure du départ immine; Gustave, désolé, court à l'embarcadère. Là, des terreurs l'empoignent. Il se trace le sergent délateur, le colonel brusque, le conseil de guerre impitoyable. Retourner chez son père, déserter, ce lui semble être le préférable parti.
Et passent deux gendarmes flanquant un tringlot qui tire sur son brûle-gueule, flegmatique. Prescieux songe: sa fuite servirait seulement à accroître la rigueur de la punition.
Abattu, terrifié, il s'affale au banc d'un wagon de troisième.—Le train crache, siffle et tout cahote, par secousses.
SOL
La comparution devant le conseil de guerre s'impose certaine, inévitable, fatale. Pourtant, dans la vie civile, sa peccadille ferait sourire sans courroucer. Et les institutions sociales qui astreignent au dur asservissement de la loi militaire, il les maudit. Si encore ses parents étaient plus riches, il ne souffrirait qu'un an.
Il regarde défiler les murs noircis et abrupts au long desquels stationnent des suites de wagons. Des bâtisses surplombent jaunes, minables, sans ornements, percées de fenêtres où des femmes cousent, où fument des vieillards hâves. Et il regrette n'être pas femme ou vieillard. La fumée de la locomotive qui charrie des parcelles de houille vers son visage le force à rentrer la tête.