Le possède depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin charnel, mais une envie de frôler des jupes, de laisser, en une infiniment douce caresse, ses lèvres effleurer l'odorant duveteux d'un épiderme de blonde, de sentir sous ses doigts l'incurve et plastique roideur du corset, à travers la soie.
Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage l'obsède son scepticisme. Il s'échafaude en la cervelle des plaidoiries également probantes pour des principes contradictoires. Des dégoûts lui affluent. Il prévoit tout à l'heure, chez Sylvain, devant l'absinthe, ses camarades nantis de raisonnements pareils. On déversera sans trêve de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s'anuiter et accroître, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rêve féminin qu'il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d'être.
Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,—distrayante, qui sait? S'arrêterait-il à la crainte d'échouer? Non. L'insuccès dans ce genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice, une inaptitude à graduer ses paroles selon l'inintelligence de la femme. Aurait-il honte de ne pas réussir là où triomphe la bêtise suprême des lieutenants et des coiffeurs?… Le dépit s'en offrirait bizarre à étudier sur soi.
Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore. Une bestiale envie d'étreindre le surexcite… Il se décide. La pâleur lui resserre la peau, son cœur bat; mais comme il s'estime brave de l'effort qui l'amène près elle! Il s'assied; et, bien qu'elle feigne une complète indifférence, il espère.
Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose énigmatique. Elle pense,—devine-t-il: S'il se montre impertinent je le remettrai à sa place; et s'il n'ose pas c'est un sot. Ce le tracasse fort de comprendre cette pensée. Il remarque les dessins de la broderie qu'elle achève: une fleur, une étoile, une rosace dans un cercle, et puis une fleur, une étoile…; ça recommence ainsi indéfiniment. Un bout de jupon frais qui dépasse la robe laisse évoquer le linge de dessous et le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes roses, et entrevu par les vides de la guipure!… Et l'odeur chaude qui émanera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace. Par-dessus se courbe un renflement gras, linéaire dans un bas uni et violâtre.
Et les lois conventionnelles qui entravent la sincère et brusque manifestation de l'amour?… Quels imbéciles préjugés!…
Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparaît le propriétaire: un baby, un gnôme bouffi, chancelant, hâve, chevelu de jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents. Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coulé l'œil vers l'enfant. Lui le caresse et lui parle, sûr que l'instinct de maternité la tiendra forcément attentive à leur mimique et à leurs dires. Il tarabuste l'enfant lourd, ballonné d'étoffe blanche, et dont la laideur l'irrite. Il lui serine des inepties que le petit répète en bégayant et bavant. Tout à coup le mioche de pleurer à sanglots.—«Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;… viens, va! mon petit garçon.»
Elle a chanté, cette voix, sur une inflexion parisienne impérieuse, donnant la sensation d'avoir été perçue lors de querelles. Et, cependant qu'il conduit à la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel à énoncer, tant l'absorbe la désillusion de son ouïe. Au hasard, il lâche, avec un espoir de pitoyante réponse:—«Madame, vous aurez sans doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux aimer…»
Elle sourit, moqueuse.
C'est une grue, juge Doriaste. Le subit intérêt pris à ses paroles dénonce l'envie de se livrer; et la façon rapide dont elle l'exprime décèle que cette envie lui est coutumière. Il s'enhardit avec, déjà, la prévision d'un souper, d'une baignoire de petit théâtre. Justement il garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en calculant la dépense probable de cette fredaine, il conte à la jeune femme l'histoire d'une maîtresse suicidée, bien convaincu qu'elle n'y veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu'il se donne.