II
Il va par les boulevards illuminés. Une rumeur étonnée accueille sa venue, une rumeur vénérante suit ses pas. Les «chienlits» se figent dans les bouches et la foule s'enfle autour de lui, chuchotante et solennelle. L'éphèbe, d'abord, se figure être ridicule. Il lui paraît que derrière son dos des ironies s'esclaffent. Par les trous visuels du masque, il examine. Et c'est un bonheur, ne plus heurter son regard au bandeau dont l'aspect navrant a jusqu'alors interrompu l'inspection de sa personne: à quoi bon se voir tout entier? cette tare déparerait la plus évidente perfection. Maintenant, au contraire, il prend plaisir à cet examen: sa robe azurée, son surtout couleur de safran avec, partout, de gros oiseaux brodés en relief qui chatoyent aux mouvements de la marche, et, tout près, les bouts balancés d'une flasque moustache sous un nez très pâle. Pour la première fois, il perçoit en son être une harmonie et, aussi, le spectacle de la soie aux cassures flambantes le ravit.
—C'est probablement le prince de Galles.
Des grisettes le dévisagent. On l'admire, sans restriction. Enfin on ne fixe plus sur sa face ces regards commisérants qui lui étaient si lourds à supporter. Il marche heureux, humant l'air très pur. Et subitement, un arrêt: une multitude grouillante et noire piquée par les splendeurs des déguisements; tout en haut la bâtisse de l'Opéra aux baies enjaunies de lumières où des ombres se heurtent; sur le faîte, l'Apollon verdi par un feu de Bengale.
L'artiste s'avance hardiment. Il dévisage les hommes en haussant les épaules aux ingracieux costumes. Il se sent très robuste avec une idée de querelles. Car, dans cette fête, il va être un des mille acteurs contemplés, sûrement un des plus magnifiques: on l'acclame déjà.
Comme tous lui font place, il a bientôt gravi quelques marches du grand escalier. Alors l'enthousiasme crève. Vers lui se penchent des gorges nues se mouvant dans les dentelles et les raides plastrons où miroitent d'uniques pastilles d'or.—Des femmes? Pour l'adorer, il en descend des galeries, il en monte du péristyle, il en sort des portes béantes: de petites qui se haussent pour effleurer du doigt les sourcils de son masque, et, dans leurs yeux, il lit des promesses lascives; de grandes qui se baissent pour palper le crêpe de sa ceinture, et il voudrait enfouir ses lèvres dans les sillons de leurs dos flexibles; de grasses qui s'éventent, et il lui semble que plonger dans leurs molles rondeurs serait à son rut un assouvissement délicieux; de minces dont les seins sautillent dans les cuirasses de satin, et, en un souhait de les y sentir se reposer, il arrondit ses mains frémissantes.
Le torrent des admirateurs le roule dans la salle:
—Mikado! Mikado! Bravo Mikado!
Pour leur hocher un signe remerciant, Paul Grimail cherche qui répète ce mot. Ses yeux se lèvent, et c'est le lustre énorme, le cru du gaz, les loges gorgées de femmes en clairs dominos et de gants blancs applaudisseurs; ses yeux se baissent, et c'est un enchevêtrement de corps assombris: le trille de ces deux teintes adverses accotées.
Et les bravos le déclarent le plus splendide des mâles.