Très habilement, de sa main unique, il coupait les morceaux avec un couteau de poche à lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors son moignon sautilla dans la manche trop large : une chose pointue qui plissa l'étoffe de la redingote. Pour la première fois, Marceline subit une répulsion, l'envie de voir frissonner à nu ce bout de membre, de s'en dégoûter et de fuir.

Et l'obséda cette pensée : quelle attitude prendre afin que son regard, jamais n'y heurtât. Elle n'osa plus lever les yeux par crainte de voir cette chose pointue qui frissonnait de rire. Comme une bête vivante, distincte de la personne, et nantie d'une existence à part, alanguie parfois, immobile en des torpeurs tristes, ou frétillante d'une horrible danse.

De la fantastique vision elle ne se put distraire. Toutes les paroles lui furent muettes jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle garda dans la mémoire l'aspect remuant et immonde.

Ce l'empêcha du sommeil, pendant des heures. Lorsqu'elle s'endormit, elle rêva que ce moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres un baiser visqueux et chaud, tandis que Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses blanches dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer seule. L'hallucination grandissait, lui suggérant les mille ridicules des manchots, l'horreur des chaires découpées et saigneuses. Si Jacques arrivait, cette horreur diminuait un peu. A ne point découvrir les affreuses apparences prévues par ses cauchemars, elle se rassurait et son esprit se reposait en une aise relative.

Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait de noir la chose.

Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir le jeune homme tel qu'il devait paraître avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir l'allure martiale de l'artilleur en son uniforme, toujours s'imposait la manche vide et flottante, la manche noire.

Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage. La seule appréhension que cela frôlerait sa chair, que cela elle le verrait un jour à nu lui donnait épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la questionnait, elle répondit non fermement. Puis elle avoua ses dégoûts, l'insupportable malaise que cet homme lui boutait.

— Je sais bien que c'est imbécile, que c'est fou, mais c'est plus fort que moi : je ne puis.

M. Freysse se dit très malheureux de ce refus. Toutefois il ne renouvela point sa demande.

A quelques jours de là, Jacques Plowert partit pour l'Inde. Il ne paraissait point autrement triste. A Marceline il présenta des adieux très aimables.