Achille.
Je suis le simulacre de la Force. Au commencement je guidais seul les Hommes ; j'ai fait tout le prestige des premiers chefs et des premiers rois. Mes décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour consacrer mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait sur les peuples, et les peuples devenaient esclaves pour des siècles. On les appelait les manants, les serfs ; on nous appelait les nobles. Vois : mes pareils Ajax et Agamemnon pasteurs des peuples, et Diomède, et Nestor, et Ménélas comme moi enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol nous a liés avec sa parole fleurie, avec son or, et il nous a relégués dans la plèbe ; nous ne triomphons plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature des bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.
Ulysse (le frappant).
Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle vide. J'ai surpassé les forts par ma lente et patiente habileté, j'ai miné l'œuvre des plus célèbres conquérants et des brûleurs de citadelles. C'est moi qui inspirai les peuples industrieux des villes, c'est moi qui inventai les riches tissus et les hanaps précieux, l'art complexe des procédures, l'opulence. Ceux-ci ont voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné tout leur pouvoir pour un peu de ma babiole.
Spartacus.
Liberté! Liberté! Les peuples s'égorgent et crient : aux tyrans! On pille les Palais, on détruit les aristotechnies. Les prétoriens se ruent au meurtre et souillent les vierges. Les murailles flambent. Liberté! Liberté! Et j'abuse les hordes des mortels, car elles n'ont encore deviné la risible contradiction du lien social et des aspirations libres.
Horace (l'embrassant).
Je suis le simulacre de la Patrie. Par ce nom les Ames avides font se massacrer les plèbes pour la jouissance de leurs grands désirs. J'excite au carnage l'idiote multitude ; et je l'emmaillotte dans le sang ; et je la berce dans les Désespérances. La Famine austère, la Prostitution austère suivent les Combats. Viens. Nous sommes les Frères Dérisoires.
(Ils rient aux éclats).
Eponine et Lucrèce.