C'était en somme une sérieuse détermination que celle prise de rester complètement avec Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être d'une trop grande union. Alors Henriette seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes prévenances, lui devenir tout à fait indispensable ; elle finira par tenir une part de lui, de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps ils resteront amants jusque le jour où, persuadé de ne pouvoir conquérir meilleure fiancée, il l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, plus aimable lui semblera l'existence ainsi pailletée de souvenirs luxueux et joviaux.
D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait persévérante en son actuelle façon de vivre, l'image de Marceline vicieuse et sévère lui imposait le rappel de toutes les insultes subies. Ce la déterminait aussitôt.
Par contre sa liaison de six semaines ne lui laissait que des réminiscences heureuses. Les lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses lèvres chaudes et duveteuses ; les consommations succulentes des somptueuses tavernes ; l'orgueil de s'étendre dans les coussins des voitures et d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui piétine.
Au concert. Parmi les verdures du feuillage blanchi de gaz les pîtres à faces crayeuses, grattent les cordes imaginaires de fallaces mandolines, et esbaudissent par les sursauts capricants de leurs maigreurs maillotées en noir.
Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette fit remarquer que bientôt sonnerait l'heure où il lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les dénégations d'Albarel, elle insista. En son plan, forcer les prières du jeune homme jusqu'aux plus humbles et aux plus pressantes expressions afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, c'était l'essentiel. On laissa Clémence et Sicard devant leurs chartreuses. Au départ elle se fit exigeante et désagréable : dans la suite, eux pourraient, pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre empressement.
Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut câline ; puis simula une langueur d'extase, la taille dans les bras d'Albarel, un continuel sourire à mi-dents, des réponses silencieuses, par signes, comme si elle ne voulait rompre un charme intime qui la noyait d'aise.
Lui, transporté par ces mines, ne la quittait pas des yeux ; il multipliait les frôlements doux de ses mains, de sa joue. Elle le sentait vibrant près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. A son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui crispa les phalanges sur la main du jeune homme. D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles aux paupières.
Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement des feuilles entre les trottoirs bleuissants.
Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent sous le ciel de parasols où sinuaient des dames à éventail parmi des paysages indigo et des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait plus au plan. C'était le bruissement de la chemise en soie sur ses membres fiévreux, des jeux pareils à ceux des amours renversés contre le mur et qui, dessinés pour quelques projets de trumeau, culbutaient sur des roses en compagnie d'un faune.