Mais elle fut bientôt troublée par la nouvelle généralement répandue dans cette vaste habitation, que les domestiques, empressés de décharger la voiture, n'avaient trouvé par derrière que les courroies qui attachaient la caisse, qu'on avait probablement volée à la faveur de l'obscurité de la nuit. Les voyageuses furent désespérées de cet événement. Madame Darmont y perdait la plus belle parure de dentelle qu'elle possédât dans toute sa riche garde-robe: ce qui la consolait cependant, c'est qu'il lui restait les cachemires, qu'elle avait placés dans le grand carton attaché sur la bache, où elle avait heureusement déposé une robe de velours épinglé, sans garniture il est vrai, mais assez apparente pour se montrer décemment à la noce. Madame du Cange n'avait rien placé dans la cassette, elle n'éprouvait aucune privation; mais Octavie et Fanni se voyaient dépouillées de leurs robes garnies; il ne leur restait plus que de petits vêtements du matin, sous lesquels il leur était impossible de paraître au mariage, parmi tant de personnes devant faire assaut de toilette. C'était en effet dans toute la manufacture un mouvement, une agitation qui annonçaient les grands préparatifs que faisaient déjà tous les gens invités à la noce pour y briller de tout l'éclat qui serait en leur pouvoir. La vanité, dans les petite villes, est plus ambitieuse encore que dans les capitales. Tout y est comparé, critiqué, dénigré avec une rigueur réciproque dont chacun s'arme sans pitié.

Les deux jeunes cousines n'avaient même pas la ressource d'emprunter le moindre vêtement à la mariée. Outre que celle-ci pouvait avoir le double de leur âge, elle était d'une taille ou d'un embonpoint qui ne leur permettaient pas d'avoir recours à sa garde-robe. On voulut d'abord envoyer à Tours un domestique à franc étrier, chercher de nouveaux ajustements pour ces dames; mais la poste n'était que fort mal établie sur ces routes de traverse; et le même cheval n'eût pu faire près de vingt-cinq lieues dans une seule nuit et revenir le lendemain matin à onze heures très-précises, moment fixé pour la bénédiction nuptiale. On voulut ensuite avoir recours aux couturières de Loches ou de Châtillon, lesquelles, avec quelques aunes de gaze ou de linon, auraient pu, sinon pour la messe de mariage, du moins pour le grand bal du soir, faire à la hâte deux robes à la taille d'Octavie et de Fanni; mais ces ouvrières de petites villes ont encore plus de prétentions que celles des grandes cités; il eût fallu se conformer à leur routine, et se voir affubler à la mode du pays: cette idée était insupportable…. Enfin la pendule du salon sonna minuit, et, la fatigue du voyage faisant éprouver le besoin de repos, on remit au lendemain matin à prendre le parti qui paraîtrait le plus convenable. Madame Darmont se retira avec sa chère Octavie dans l'appartement qu'on leur avait préparé; leur indolence accoutumée leur fit braver la contrariété qu'elles éprouvaient, et qu'un profond sommeil éloigna bientôt de leur pensée. Octavie s'endormit la première, en répétant ces mots à plusieurs reprises: «Deux si jolies robes … ô mes chers volubilis! je vous … je vous regretterai longtemps.»

Madame du Cange et Fanni furent logées dans un appartement composé de deux chambres contiguës, formant le premier étage d'un pavillon séparé de la grande habitation. La modeste mère n'avait rien à regretter pour elle-même; elle s'abandonna promptement à un sommeil profond. Il n'en fut pas de même de Fanni. Les ressources que l'on ressent en soi-même raniment le courage, éveillent l'imagination. Elle descend donc avec précaution, et s'adressant à une ancienne femme de chambre qui avait élevé la mariée, et qu'elle rencontre fort heureusement dans un corridor, elle lui demande s'il n'y aurait pas dans la corbeille de sa cousine Estelle quelques pièces de gaze ou de linon, des rubans blancs et des fleurs artificielles. L'excellente bonne, aussi vive qu'intelligente, répond que sa jeune maîtresse a reçu un trousseau considérable, où se trouvent en abondance tous les objets que désire Mademoiselle. «Ah! répond Fanni en se jetant à son cou, si vous étiez assez bonne pour me seconder, je pourrais réparer la perte que j'ai faite.—De tout mon coeur, ma charmante demoiselle; vous me paraissez si adroite, si au fait de tout!… Je suis à vous à l'instant.» Elle sort à ces mots, et rejoint bientôt Fanni dans son appartement. Celle-ci, tout en portant les yeux vers la chambre où reposait sa mère, quitte son chapeau, sa robe de voyage et sa colerette, relève à la hâte ses cheveux noirs sur le sommet de sa tête, et se dispose à mettre à profit son savoir-faire. La vielle femme de chambre arrive, portant un grand carton qui contenait justement une pièce de mousseline-gaze et plusieurs garnitures de fleurs artificielles, parmi lesquelles se trouvaient heureusement des roses printanières. On approche avec précaution un large guéridon au milieu de la chambre, et Fanni, les ciseaux à la main, taille avec autant d'adresse que de vivacité les lés d'une jupe, et tous les morceaux qui composent le corsage. L'habitude qu'elle avait de travailler pour elle et le désir inexprimable de paraître bien vêtue au bal lui firent avancer son travail beaucoup plus qu'elle ne l'espérait; et, parfaitement secondée par l'ancienne bonne, qui se piquait aussi d'émulation, elle parvint, en deux heures de temps, à terminer la jupe de son ajustement. Il n'y eut que la garniture et le corsage à la vierge qui exigèrent un peu plus de temps; mais chaque coup d'aiguille que donnait Fanni était aussi prompt que l'éclair; et comme, en pareil cas, il est permis de coudre à grands points, l'habit de bal fut entièrement confectionné vers quatre heures du matin. Fanni, l'attachant alors à l'un des rideaux de la croisée pour lui conserver sa fraîcheur et sa forme élégante, remercie la digne femme qui l'avait aidée avec tant de zèle, et se jette sur son lit, où elle se livre à un sommeil réparateur.

Dès huit heures du matin, les cours et les jardins de M. de Sorlis retentirent des cris de joie des nombreux ouvriers de sa manufacture, du bruit des tambours de la garde nationale, que commandait cet homme respectable, et bientôt après des chants mélodieux de toutes les jeunes vierges du canton, qui venaient offrir à la mariée la couronne de fleurs, que l'usage du pays leur accordait l'honneur de présenter elles-mêmes. Octavie se réveille à ce bruit, en répétant encore: «O mes charmants volubilis! je vous regrette plus que jamais.» Elle se lève triste et chagrine; et, après avoir rempli auprès de son indolente mère l'office de sa femme de chambre, qu'on n'avait pu amener, elle se rend chez sa cousine, qui sommeillait encore. A l'aspect de la robe charmante pendue aux rideaux de la croisée, elle s'imagine que la caisse est retrouvée, pousse un cri de joie, de surprise, réveille Fanni, et attire madame du Cange de la chambre voisine. Celle-ci, jetant les yeux sur la robe nouvelle, et remarquant toutes les petites rognures de mousseline-gaze éparses sur le guéridon, tous ces restes de rubans et de fleurs artificielles, devine sans peine ce qu'a fait sa fille pendant la nuit, et, la pressant dans ses bras avec ivresse, elle se félicite de l'avoir habituée à se suffire à elle-même. Octavie joint ses félicitations à celles de sa tante, et ne peut surtout se défendre d'envier l'adresse et le bonheur de son aimable cousine.

On passe à l'appartement de madame Darmont, incapable de rien préparer pour sa toilette. Fanni, tout en remplissant auprès de sa tante les devoirs les plus empressés, lui raconte l'heureuse inspiration qu'elle avait eue d'emprunter à la jeune mariée de quoi réparer l'accident de la cassette. «Mais moi, dit Octavie, sous quels vêtements vais-je paraître à la bénédiction nuptiale?—J'ai placé dans la bache, lui répond sa tante, deux robes de percale, brodées simplement: si l'une des deux peut te convenir, chère amie….—Mais, ma tante, le corsage nous contiendrait ma cousine et moi.—Laisse-moi faire, dit Fanni: au moyen de trois ou quatre fortes pinces qui seront cachées sous le cachemire long de ta mère, et de deux bons remplis par le bas, nous sauverons les apparences.»

Ce parti était le seul proposable en cet instant, il fallut bien s'y arrêter. Fanni, l'infatigable Fanni, après avoir aidé sa tante à faire une riche toilette, et Octavie à cacher, le mieux possible, le ridicule de la sienne, alla se revêtir de la robe qu'elle avait faite, et se rendit avec sa mère au salon, où déjà se trouvaient réunies toutes les dames des environs, surchargées de parures. Madame Darmont éblouit par la richesse de sa robe moderne et par l'éclat de ses diamants. Fanni réunit tous les suffrages. Octavie parut gauche et maussade. Empaquetée dans le cachemire de sa mère, elle n'osait faire un seul mouvement, dans la crainte de découvrir son risible corsage. Elle ne cessa donc d'être l'objet de critiques les plus amères. «Quel maintien roide et guindé! disait la femme du sous-préfet: c'est une poupée qui ne remue qu'au moyen de quelque ressort caché.—Ne voyez-vous pas, ajoutait la femme du maire, qu'il y a défaut de taille, et qu'on voudrait le dérober à nos regards; mais on y voit clair à la campagne tout aussi bien qu'à Tours….» Octavie était au supplice; déjà même elle se proposait de prétexter une indisposition et de remonter à son appartement, lorsqu'un jeune garçon de noce vint lui offrir la main pour la conduire à l'église avec tout le cortége. Là, nouveaux sarcasmes, nouveaux caquets. «Entends-tu, disait Octavie à Fanni, comme on me traite? Oh! que tu es heureuse de pouvoir te suffire à toi-même!—Prends courage, ma pauvre cousine; il me vient une idée qui pourra te rendre tous tes avantages et te venger des plus injustes préventions.»

En effet, au retour de l'église, Fanni choisit parmi les jeunes filles qui avaient offert la couronne de fleurs à la mariée celles dont la couture était l'état habituel, et qui pouvaient la seconder dans son projet. Elle les conduit à son appartement, taille sur la pièce de mousseline-gaze une robe pareille qu'elle avait faite pendant la nuit, et s'établit au milieu des jeunes ouvrières, qui n'avaient qu'à coudre ce qu'elle leur indiquait. Octavie les rejoint bientôt, portant une riche garniture, non de volubilis, mais de fleurs blanches que la mariée lui avait prêtée sur sa corbeille. Elle veut essayer d'aider les jeunes ouvrières, et de coudre elle-même pour abréger le temps; mais elle se pique les doigts et tache plusieurs morceaux de la robe. «Laisse-nous, lui dit Fanni: chaque métier exige un apprentissage.» L'atelier de couture dirigé par celle-ci produisit des merveilles, et, au bout de deux heures à peine, elle eut la jouissance de revêtir Octavie de sa robe charmante, et de l'accompagner au banquet, où chacun admira la dignité de son maintien et l'élégance de sa taille. Elles réduisirent au silence les critiques les plus austères. Octavie, sortant tout-à-coup de son indolence accoutumée, parut presque aussi spirituelle, aussi aimable que Fanni: on ne parla que des deux cousines; on les cita comme des modèles parfaits de grâce, de candeur et de bon ton.

Mais, si l'une était ravie de s'être montrée avec tous ses avantages, l'amie était bien plus heureuse d'avoir pu, par son adresse et son travail, éviter un chagrin à l'amie de son enfance. Fanni devenait en ce moment la plus riche; et sa cousine, en se jetant dans ses bras, lui dit avec l'expression d'une vive reconnaissance: «Je te dois beaucoup, chère amie: je veux te devoir plus encore. Apprends-moi, de grâce, à faire moi-même tout ce qui compose la toilette d'une femme; fais que je puisse aussi, le jour de ma naissance, paraître vêtue entièrement du travail de mes mains! tu trouveras en moi l'apprentie la plus soumise, la plus zélée. Ah! tu m'as fait connaître une vérité qui jamais ne s'effacera de mon souvenir. Oui, quels que soient le rang et la fortune que l'on possède dans le monde, quelles que soient les faveurs dont la nature ait voulu nous combler, le plus grand bonheur en tous temps, en tous lieux, à tout âge … c'est d'avoir une ressource en soi-même.»

LE LAIT D'ANESSE.

Souvent un moment de gaieté, la plus simple plaisanterie, peuvent avoir des suites fâcheuses et nous causer des regrets que la réflexion seule nous eût épargnés. Cela nous prouve que nous devons ne jamais rien faire sans songer à l'effet qui doit être produit, et ne jamais nous abandonner étourdiment à tout ce qui peut nous amuser.